LETTRE À LA RÉDACTION

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Image de la couverture du vol. 17, n° 2.

Monsieur,

Dans l’article intitulé « La conscience et les Forces armées canadiennes » (vol. 17, no 2), publié récemment et rédigé par le capitaine Victor Morris, aumônier, j’ai été stupéfait de lire une observation selon laquelle le capitaine Robert Semrau aurait facilement pu interpréter le premier principe de l’Énoncé d’éthique de la Défense, à savoir Respecter la dignité de toute personne, pour justifier qu’on puisse tirer sur un insurgé ennemi blessé. Comme j’ai précisé dans un récent article sur les fondements de l’éthique laïque de la défense, « L’humanisme et la conscience militaire : réplique à Pichette et Marshall » (Revue militaire canadienne, vol. 16, no 3, été 2016), le premier principe englobe la valeur inhérente de chacun et chacune et les droits fondamentaux de la personne, entre autres ceux à la vie et à l’autodétermination. Le premier principe est, par nécessité, dans la logique du droit des conflits armés, ce qui inclut l’interdiction absolue de cibler intentionnellement un civil ou un ancien adversaire qui se trouve hors de combat. Morris met peut-être en évidence qu’une méconnaissance flagrante des fondements de l’éthique de la défense atteste la nécessité pour les militaires d’examiner et d’analyser en permanence la signification des principes.

En outre, il est critiquable de citer l’incident Semrau à l’appui de l’allégation voulant qu’il existerait une tension inhérente entre la voix de la conscience ainsi que le droit et le professionnalisme militaires. Morris fournit une définition très poussée de la conscience : « […] une force puissante à caractère impératif qui oblige et qui pousse une personne à agir en conformité avec ses croyances profondes [en fonctions de] ses connaissances, [de] sa sagesse et [de] sa compréhension ». Semrau a nécessairement pris sa décision à la hâte, immédiatement après un combat. On peut raisonnablement douter qu’il aurait tiré les mêmes conclusions s’il avait eu le temps de sonder sa conscience avant d’agir. Un tel doute raisonnable existe, et ce, même si Semrau pense autrement. Malgré les arguments éthiques raisonnés qui ont été avancés pour expliquer son choix (fournis également dans des numéros précédents de la Revue), la défense n’a rien trouvé de mieux que de reconnaître qu’aucune option idéale ne s’offrait à Semrau. Il se peut que celui-ci ait été motivé en quelque sorte par de la pitié peu judicieuse sur le plan éthique qui, dans une situation de stress extrême, l’aurait emporté sur son bon jugement. Autrement dit, je suppose que Semrau, issu du corps des officiers, aurait pu, dans des conditions moins malheureuses et éprouvantes, se montrer plus ouvert aux préceptes et au raisonnement éthiques acceptés dans la profession militaire au Canada.

Il est très pertinent de préciser que souvent, les demandes et urgences qui se présentent dans un théâtre d’opérations ne permettent pas un raisonnement approfondi sur un problème d’ordre éthique. Si l’on utilise une définition sommaire de la conscience, comme « savoir intuitivement la meilleure voie à suivre au moment de faire un choix significatif [TCO] », il est fort probable que la conscience, selon cette définition, entre en conflit avec le raisonnement éthique. Toutefois, une telle définition sommaire suggère aussi que la conscience devrait, dans les moments très difficiles, être informée le plus efficacement possible par suite d’un questionnement discipliné sur le plan éthique réalisé dans un environnement paisible et libre.

On doit suivre une formation adéquate sur l’éthique militaire au niveau tactique pour bien se servir de son identité et de ses valeurs professionnelles dans le cadre des opérations. Compte tenu des différences entre la salle de classe et le champ de bataille, il y a probablement lieu de confirmer les conclusions du raisonnement au moyen de simulations répétées de dilemmes réels d’ordre éthique qui permettront de façonner les réflexes que l’on a sous pression, lorsque de vrais dilemmes de combat se posent. La conscience ne peut pas se résumer à une mystérieuse voix intérieure qui supprime à juste titre tout raisonnement moral dont on est capable, et ce, du simple fait que l’on dispose de peu de temps pour réfléchir calmement au moment de prendre une décision cruciale.

Stephen Hare, Ph. D.
Gestionnaire – Développement et soutien
Programme d’éthique de la défense, ministère de la Défense nationale