OPINIONS

Affiche du Service canadien du renseignement de sécurité.

Chis Wattie/Reuters RTR4D0BL

Le Canada devrait-il se doter d’un service d’espionnage étranger?

par Richard Geoffrey St. John

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« Viens : de ce vaste champ parcourons l›étendue; Cherchons tout ce qu’il cache ou découvre à la vue; »

~Alexander Pope, Essai sur l’homme – À l’endroit de Henry St. John, Lord Bolingbroke1

ART Collection/Alamy Stock Photo HKKKXKX

Henry St. John, 1er vicomte Bolingbroke (1678).

Introduction

Contrairement à la plupart des pays, le Canada n’a pas de service d’espionnage étranger; il n’a pas l’équivalent du Secret Intelligence Service (service du renseignement secret) britannique ou australien, ni du service clandestin de la Central Intelligence Agency (agence centrale du renseignement) des États-Unis. Certains soutiennent que le Canada doit se doter d’un tel service afin de comprendre le monde et de ne plus avoir à se fier aux alliés pour obtenir du renseignement.

Cependant, avant d’investir des sommes considérables dans un service d’espionnage, il faut bien en saisir le fonctionnement et savoir ce qu’un tel service pourrait faire et ne pourrait pas faire pour le Canada. Tout particulièrement, il faut comprendre que l’espionnage est une entreprise dangereuse sur le plan moral, et qu’il ne faut s’y livrer que pour atteindre des objectifs moraux élevés.

L’espionnage n’est pas un acte de magie noire que seuls les sorciers peuvent comprendre. Il est à la portée de quiconque fait preuve de bon sens et connaît la nature humaine – et passe outre à la trame rocambolesque de nombreux romans et films d’espionnage. Les lecteurs qui souhaitent approfondir ce sujet peuvent consulter les ouvrages et les discours cités dans les notes à la fin de l’article.

Espionnage, agents du renseignement et officiers du renseignement

« [L]es braves hommes et femmes que nous désignons comme agents ne sont habituellement pas membres du MI6 [...] et ne sont habituellement pas britanniques. » [TCO]

~ Discours du chef du service du renseignement secret britannique (MI62)

L’espionnage est la cueillette secrète de données de renseignement par des humains qui travaillent au sein de l’organisation espionnée. Parfois appelé vaguement « HUMINT » (renseignement humain), l’espionnage est en fait une façon parmi d’autres d’obtenir du renseignement humain. Un soldat ennemi capturé, lorsqu’il répond aux questions de ses geôliers, fournit de l’HUMINT. Celui-ci (dans le contexte de l’espionnage) constitue l’un des trois principaux types de renseignement, les deux autres étant le renseignement par imagerie et le renseignement d’origine électromagnétique. La cueillette d’HUMINT se fait sous le sceau du secret, non seulement en raison de sa méthode, mais également du fait que les autorités de l’organisation espionnée ne doivent pas savoir que leurs secrets ont été dévoilés par des activités d’espionnage.

Dans le langage populaire, l’expression « agent de la CIA » fait référence à un Américain membre de l’organisation américaine. Cependant, pour les professionnels, un agent est un étranger qui espionne pour le compte d’un service d’espionnage, alors que le service d’espionnage se sert des citoyens de son propre pays comme « officiers du renseignement ». En 2012, le dirigeant de l’Australian Secret Intelligence Service (ASIS) a déclaré que son organisation recueillait du renseignement humain secret principalement par l’entremise d’officiers du renseignement qui gèrent un réseau d’agents3. À mon avis, il a utilisé le terme « agent » correctement, tout comme son homologue britannique.

Mark Reinstein/Alamy Stock Photo FJJTP6

Quartier général de la CIA à McLean, en Virginie.

Si le Canada était doté d’un service d’espionnage et que l’un de ses objectifs était, par exemple, le programme d’armement nucléaire de l’Iran, alors un officier du renseignement canadien chercherait à recruter un scientifique de l’énergie nucléaire iranien en tant qu’agent du renseignement afin que celui-ci espionne pour le compte du Canada. Ici, c’est l’Iranien qui joue le rôle d’agent, et non l’officier du renseignement canadien qui le « contrôle ».

Pourquoi a-t-on encore recours à l’espionnage?

« Or la prévision ne vient ni des esprits ni des dieux; elle n’est pas tirée de l’analogie avec le passé pas plus qu’elle n’est le fruit des conjectures. Elle provient uniquement des renseignements obtenus auprès de ceux qui connaissent la situation de l’adversaire. »

Sun Tzu, L’Art de la guerre4

charlstoone-images/Alamy Stock Photo BB9HHR

Sun Tzu.

Selon les propos tenus par Sun Tzu il y a quelque 25 siècles, l’espionnage était l’affaire des êtres humains. Cela dit, en cette ère d’espionnage par satellites d’imagerie et par interception de communications électroniques, sans oublier l’abondance d’informations librement accessibles à tous, quelle place reste-t-il à l’espionnage traditionnel? Il est évidemment possible d’obtenir une quantité importante, et habituellement suffisante, d’informations sans avoir recours à l’espionnage. Cependant, certains secrets ne peuvent pas être perçus par un satellite ou interceptés par un service du renseignement d’origine électromagnétique. De plus, trop d’informations accessibles au public sont tout simplement erronées. Il est possible que seuls quelques membres des forces ennemies connaissent les intentions de celles-ci. Par exemple, l’Iran décidera-t-il bientôt de fabriquer des armes nucléaires?

C’est un fait : l’ennemi a des secrets qui ne peuvent être éventés autrement que par des méthodes de renseignement, et certains de ces secrets ne peuvent être dévoilés, sauf au moyen de l’espionnage. Le chef du British Secret Intelligence Service (BSIS) a déclaré il n’y a pas si longtemps : « Nous devons recruter et gérer des agents secrets. Je peux vous assurer que cette technique est encore efficace aujourd’hui.5 » [TCO]

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Quartier général du British Secret Intelligence Service (MI6) à Vauxhall Cross, à Londres.

Idées fausses sur l’espionnage

Dissipons d’abord certaines idées absurdes. L’espionnage n’a rien à voir avec l’irruption d’« agents secrets » lourdement armés dans une installation de niveau très secret d’une capitale ennemie. Si vous croyez qu’un tel scénario peut réussir, imaginez-vous commettre un vol dans une banque. Comment vous y prendriez-vous? Comment échapperiez-vous aux autorités? Pensez à toutes les informations qu’il vous faudrait connaître à l’avance – y a-t-il une alarme? Des gardes? Un code pour la chambre forte? Des policiers? Des comptes bancaires à l’étranger? Réfléchissez ensuite à tout ce qui peut mal tourner. Franchement, pour de multiples raisons, l’entreprise s’avère tout simplement trop risquée et ardue. De même, les opérations de commando aux fins d’espionnage sont exclues.

Pour reprendre l’exemple du programme d’armement nucléaire iranien, certains s’imaginent qu’un autre pays, comme le Canada, pourrait former ses propres officiers du renseignement afin que ceux-ci parlent couramment le farsi, qu’ils agissent comme des Iraniens de souche et qu’ils soient en mesure de fabriquer une arme nucléaire de toutes pièces. Hypothétiquement, un de ces officiers pourrait ensuite être secrètement inséré en Iran au moyen de documents contrefaits et obtenir un emploi dans le cadre du programme d’armement au sein d’une installation nucléaire iranienne. Y a-t-il des volontaires pour une telle mission suicide? Il est à peu près certain que les patrons effectueraient une vérification auprès de l’université iranienne de laquelle notre officier prétendrait être diplômé; les patrons ne pourraient trouver ni dossier le concernant ni personne qui se rappelle de lui.

L’espionnage ne consiste pas non plus à se promener dans les bazars du pays en espérant entendre quelque information secrète. Il ne s’agit pas non plus d’engager la conversation avec des membres de la population locale, à supposer que ceux-ci ne soient pas trop effrayés pour parler. Bien entendu, dans un pays aux prises avec un soulèvement populaire, le fait de sonder l’état d’esprit « dans la rue » peut s’avérer de la plus haute importance. Il existe une myriade d’informations qui ne sont pas secrètes, mais tout de même essentielles. Le renseignement secret n’est pas toujours le type de renseignement le plus important. On n’a pas besoin d’espion pour prendre le pouls de la situation. Les diplomates – ou les journalistes du New York Times – peuvent aussi bien le faire, dans ce dernier cas pour le prix d’un abonnement! Le recours à des espions ajouterait simplement un élément sinistre et contre-productif à cette méthode de cueillette du renseignement.

Espionnage – L’intervention ultime « de l’intérieur »

« Un agent retourné est un agent ennemi dont nous avons acheté les services. »

Sun Tzu, L’Art de la guerre6

L’espionnage est un travail « de l’intérieur ». Imaginez à quel point le vol d’une banque serait facilité si un employé de la banque agissait comme espion à votre solde et vous renseignait sur les mesures de sécurité de la banque, vous évitant de « fouiner » vous-même pour chercher à obtenir cette information. Contrairement au mythe, les officiers du renseignement ne procèdent pas eux-mêmes à des opérations d’espionnage. Ils s’assurent plutôt que des étrangers volent de l’information pour leur compte; ce sont les étrangers, en tant qu’agents, qui mènent les opérations d’espionnage. Il est certain que les officiers du renseignement qui agissent dans des pays hostiles doivent garder les yeux et les oreilles bien ouverts. Cependant, s’ils souhaitent connaître en détail les activités à l’intérieur des installations secrètes et bien gardées de l’ennemi ou la teneur des discussions au cours des réunions politiques de haut niveau, ils doivent toujours pouvoir se fier à une personne qui travaille de l’intérieur pour les informer.

Un officier du renseignement qui parcourt un pays avec un appareil-photo ou qui interroge des membres de la population locale sur des sujets sensibles ne parviendrait qu’à attirer l’attention. S’il est intercepté par les autorités de contre-ingérence du pays, il peut être déclaré persona non grata et expulsé du pays, pour autant qu’il jouisse d’une protection diplomatique. Et à moins d’un incroyable coup de chance, l’officier du renseignement ne sera habituellement en mesure de recueillir par lui-même que des informations générales sur le pays, et non du renseignement secret ayant une véritable valeur.

Un homme vole les données d’un ordinateur portable.

Brian Jackson/Alamy Stock Photo C5RNDY

De la connaissance à l’action

Le meilleur renseignement du monde s’avère inutile s’il n’entraîne pas une certaine action. Le Canada n’a aucun intérêt à mettre sur pied un service d’espionnage et à mener des opérations d’espionnage, même si celles-ci étaient couronnées de succès, si le gouvernement n’a pas la volonté ni la capacité d’agir sur la base du renseignement obtenu au moyen de l’espionnage. Il faut déterminer le but de l’exercice. La collecte d’éléments secrets aux seules fins d’en prendre connaissance est loin de constituer une justification suffisante pour mener des opérations d’espionnage.

Orientation stratégique de l’effort en matière d’espionnage

Une fois que la décision d’intervenir sur la base du renseignement obtenu a été prise, du moins en principe, lorsqu’il est raisonnable de le faire, c’est au gouvernement (idéalement, à un comité du Cabinet dans le cas du Canada) qui dirige le service d’espionnage d’établir les priorités en matière d’espionnage, c’est-à-dire de cerner les objectifs du service. Aucun service de renseignement secret ne devrait déterminer ses propres objectifs ni être autorisé à mener des opérations d’espionnage visant des objectifs qui n’ont pas été précisément établis par le gouvernement. « Nous ne sommes pas une organisation autonome; notre recherche de renseignement est régie exclusivement par les paramètres que nous donne le gouvernement » [TCO], a indiqué le chef du BSIS7. Seules les menaces stratégiques tenaces les plus importantes devraient être visées par les opérations d’espionnage. Les menaces secondaires et temporaires devraient être examinées par d’autres moyens.

Qu’est-ce qui pourrait constituer une priorité stratégique clé du Canada en matière d’espionnage? La prolifération des armes nucléaires… À mon avis, la guerre nucléaire constitue la plus grande menace à peser sur l’humanité, sans exclure les changements climatiques et le terrorisme. Plus les pays qui possèdent des armes nucléaires sont nombreux, plus la probabilité que des gens craintifs, irrationnels, agressifs ou stupides soient prêts à « appuyer sur la détente », ce qui augmenterait considérablement le risque d’une guerre nucléaire. Au train où vont les choses, je peux facilement imaginer un service d’espionnage canadien dont la seule priorité serait la prolifération des armes nucléaires.

Recherche et recrutement d’agents

Armé de priorités logiques – gardons l’exemple de la prolifération des armes nucléaires – le service d’espionnage entreprend alors son travail ardu et tout sauf prestigieux de recherche du plus d’informations possible sur les objectifs, en particulier sur les personnes et les organisations qui peuvent prendre part à l’acquisition d’armes nucléaires dans les pays visés. Les opérations de renseignement précédentes peuvent avoir révélé que la force militaire d’un pays donné compte un « bureau de projets spéciaux ». Serait-il lié aux armes nucléaires? Graduellement, grâce à divers moyens, dont l’espionnage minimal afin d’obtenir de l’information générale essentielle, le service se fait une image du bureau et de ses effectifs. Ce processus fastidieux a pour but de repérer les personnes qui devraient être en mesure de savoir si le bureau joue un rôle dans le domaine nucléaire. À l’évidence, ces préparatifs peuvent prendre des mois, et même des années; c’est pourquoi les menaces visées par les activités d’espionnage doivent persister durant des années, voire des décennies.

Le service d’espionnage a maintenant un assez bon aperçu du bureau des projets spéciaux et de son personnel et peut passer à la prochaine étape de l’espionnage. Un officier du renseignement ou un agent déjà recruté peut donc rencontrer « par hasard » un employé du bureau qui a été sélectionné comme agent potentiel. L’officier du renseignement transforme ce lien en amitié – il doit du moins en convaincre l’agent potentiel, et effectivement, les affinités véritables sont toujours possibles – ce qui permet à l’officier du renseignement de connaître progressivement la vie personnelle et professionnelle de la personne visée. Au fil du temps, l’officier découvre « ce qui interpelle l’agent potentiel » et quels motifs pourraient le pousser à accepter de devenir un agent. Évidemment, cela peut prendre des mois, peut-être même davantage8. L’amitié, plus précisément cette étape du développement de l’opération, doit suivre son cours normal, sans brusquerie. « Tout doucement, tout patiemment » est une bonne devise pour les officiers du renseignement9.

À moins que l’agent n’ait été recruté, pour ainsi dire, de façon furtive (je ferai mention plus loin des techniques de chantage sophistiquées), un jour, l’officier du renseignement doit en venir à parler de recrutement avec l’agent potentiel et lui demander d’espionner pour le compte de son service. C’est le moment de vérité – souvent, la démarche ne dure véritablement qu’un moment, étant donné que l’argumentation doit se faire rapidement. Si le service a bien cerné l’agent potentiel et ses aspirations, ce dernier acceptera. Mais pour quelles raisons? Qu’est-ce qu’il y gagne?

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Des agents des services secrets américains scrutent les lieux devant une librairie suspecte à Washington, D.C., le 29 décembre 2014.

Motifs des agents

« [L]e général, qui n’est pas au fait de la situation réelle de l’adversaire parce qu’il plaint son or et ses prébendes, est un monstre d’inhumanité. Il ne mérite pas de commander une armée ni de seconder un prince. Jamais, il ne pourra se rendre maître de la victoire. »

~Sun Tzu, L’Art de la guerre10

Généralement, les agents choisissent de faire de l’espionnage pour l’une ou plusieurs des raisons suivantes : l’argent, l’idéologie, la compromission, l’ego et la vengeance (AICEV – pour ceux qui jugent utile de composer un acronyme)11. Certains soutiennent de façon convaincante que l’amitié devrait figurer parmi les motifs12. Il s’agit de motifs normaux qui sous-tendent les actions d’un grand nombre de personnes, pas seulement celles des agents du renseignement. Les services d’espionnage recherchent des agents potentiels qui sont guidés par de tels motifs et montrent de telles faiblesses; ils ne visent pas des personnes qui souffrent de véritables problèmes psychologiques13. Le nombre de personnes qui accepteraient de devenir des agents si les circonstances étaient favorables et les arguments invoqués, bien choisis, est beaucoup plus élevé que ce que l’on pourrait croire14.

L’argent semble constituer le principal motif pour la plupart des agents15. Les agents qui espionnent pour des raisons purement idéologiques représentent une minorité, bien qu’un service d’espionnage sophistiqué tente de faire vibrer une corde idéologique favorable chez ses agents16. Il importe que les agents se sentent bien dans leur peau et assument leurs activités d’espionnage; ils doivent à tout le moins avoir la conscience tranquille17.

Les personnes qui ont de sombres secrets personnels et qui cherchent désespérément à les cacher à leur famille, à leurs amis et à leurs patrons sont désignées comme compromises, en ce sens qu’un service d’espionnage peut les menacer de révéler leurs secrets à moins qu’elles ne deviennent des agents. Pour certains, la valorisation personnelle, l’excitation d’être au cœur de l’action dans leur propre pièce de théâtre secrète constitue un motif suffisant pour devenir des agents. D’autres encore souhaitent se venger de leurs supérieurs, de leurs collègues, de leur organisation ou de leur pays, ou riposter à des affronts réels ou perçus18.

Tactiques des services d’espionnage

« La compétence professionnelle de l’espionnage […] correspond à l’exploitation de la faiblesse humaine. » [TCO]

~Gordon Corea, The Art of Betrayal19

Gary Doak/Alamy Stock Photo F4P6KB

Gordon Corera, auteur et journaliste britannique.

Ceux qui proposent la mise sur pied d’un service d’espionnage canadien ont tendance à minimiser, voire à occulter, les tactiques moralement risquées qu’utilisent les services d’espionnage pour recruter les agents et les maintenir en poste. Ces tactiques sont fondées sur les motifs susmentionnés.

Étant donné que l’argent constitue le principal motif pour la plupart des agents, la corruption – au moyen d’argent ou de biens précieux ou difficiles à obtenir – représente la tactique de recrutement la plus commune20,21. Le pot-de-vin doit être suffisant pour influer sensiblement sur la vie et le bonheur de l’agent22, sans toutefois être excessif, de peur que les dépenses importantes de l’agent donnent lieu à des questions embarrassantes de la part du service de contre-ingérence du pays d’origine de l’agent. (Souvent, une bonne partie de la rémunération de l’agent est déposée dans une banque étrangère en attendant le jour où l’agent décide de s’enfuir et de quitter le pays pour de bon.)

L’agent devrait être payé régulièrement, qu’il fournisse du renseignement régulièrement ou non. Cela semble contraire à la logique puisque c’est le renseignement qui fait l’objet de la transaction. Pourtant, deux bonnes raisons justifient cette approche : 1) l’agent ne ressent pas de pression pour prendre des risques inutiles dans le simple but de donner régulièrement quelque chose – n’importe quoi – à l’officier du renseignement dont il relève, et 2) l’agent ne se met pas à fabriquer des éléments de renseignement rien que pour maintenir un flux constant de renseignement à l’intention de l’officier. Des services d’espionnage sophistiqués n’achètent pas le renseignement; ils achètent l’individu23. L’officier du renseignement s’applique toutefois à convaincre l’agent qu’il ne s’agit pas de corruption, mais tout bonnement d’une rémunération décente pour un travail bien fait. Étant donné la propension des gens à rationaliser leurs actions, voire à s’illusionner sur eux-mêmes, la tâche ne devrait pas s’avérer particulièrement difficile pour l’officier du renseignement.

Le chantage cru et brutal constitue une autre tactique des services d’espionnage. Cependant, je présume que cette technique est peu utilisée, quoi que la littérature d’espionnage veuille nous faire croire. La relation entre l’officier du renseignement et l’agent serait ruinée dès le début si elle était uniquement fondée sur le chantage pur et dur, et peu d’officiers du renseignement sont assez bêtes pour croire qu’une telle relation peut favoriser l’obtention d’un renseignement utile de façon régulière.

Dans la mesure du possible, les services d’espionnage ingénieux doivent donc utiliser des méthodes beaucoup plus subtiles. Hypothétiquement, supposons que l’agent potentiel a une relation extraconjugale et qu’il souhaite empêcher à tout prix sa femme de l’apprendre. L’officier du renseignement, qui est au courant de l’existence de cette relation, enverra une personne de mauvaise réputation pour menacer l’agent potentiel d’envoyer des photos à sa femme s’il ne lui verse pas une certaine somme. Un nouvel « ami » incite l’agent potentiel à lui parler du chantage, le nouvel ami étant bien sûr l’officier du renseignement (ou un agent recruté précédemment). L’officier du renseignement indique au futur agent de ne rien faire, car il croit savoir comment faire reculer le maître chanteur. Et, surprise, le maître chanteur disparaît.

Un espion et une espionne.

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L’agent potentiel se sent profondément redevable envers son nouvel ami, et en temps et lieu, l’officier du renseignement demande un certain document pas très sensible sous un prétexte quelconque, par exemple un répertoire téléphonique interne de l’organisation visée par le service d’espionnage. Comment l’agent potentiel pourrait-il refuser? Au fil du temps, il remet des documents secrets de plus en plus importants, jusqu’à ce qu’il comprenne que mine de rien, il est devenu un agent et qu’il est trop tard pour tout confesser au service de contre-ingérence de son pays d’origine.

L’agent ne comprendra peut-être jamais qu’il a été victime de chantage. Par conséquent, loin d’en vouloir à l’officier du renseignement, il a plutôt tendance à sentir qu’il doit beaucoup à l’officier. Cette méthode relativement sophistiquée ne devrait pas dissimuler le fait qu’il s’agit toujours d’espionnage au moyen de chantage24.

Les officiers du renseignement mentent souvent aux agents; pas toujours et pas sur tout, mais à certains sujets. Par exemple, alors qu’un officier du renseignement américain évalue un agent potentiel, il peut apprendre que ce dernier ne voudrait jamais espionner pour le compte des États-Unis, mais qu’il accepterait de le faire à la solde du Danemark, de l’Inde ou d’un autre pays. Qu’à cela ne tienne, l’officier du renseignement américain « admet » (apparemment à contrecœur) qu’il est en réalité un officier du renseignement danois. C’est ce qu’on appelle dans le milieu le recrutement « sous faux pavillon »25.

Les agents potentiels font souvent l’objet d’une certaine manipulation affective. Le futur agent en veut peut-être à son patron pour une raison quelconque? L’officier du renseignement en rajoute pour accroître le ressentiment de l’agent. L’agent se prend pour un acteur talentueux qui n’est pas reconnu à sa juste valeur? L’officier du renseignement lui promet la vedette dans un grand drame secret. L’agent est vaniteux? L’officier du renseignement flatte sa vanité en lui disant à quel point le renseignement qu’il obtient contribue à rendre le monde meilleur.

Dans son discours, le directeur-général de l’ASIS a indiqué que l’organisation n’avait pas recours à la violence, au chantage ou aux menaces, ce qui me porte à croire qu’en omettant de mentionner la corruption, il indiquait implicitement que l’ASIS y avait recours26. Le chef du BSIS, dans son discours, a simplement déclaré que l’organisation accomplissait des actions pour le Royaume-Uni qui seraient injustifiables si elles servaient des intérêts privés. Il a ajouté que ces actions étaient nécessaires, proportionnées et légales en vue d’assurer la sécurité nationale27. Il fait donc une distinction entre les préceptes de la moralité privée et ceux de la moralité publique. D’après ses remarques, il semblerait que dans le cas du BSIS, même le chantage ne serait pas toujours à proscrire, même si, pour être juste, un ancien chef de l’organisation a nié que de telles pressions faisaient partie des tactiques du BSIS28. J’estime que son affirmation sur la légalité des actes du BSIS s’applique au contexte du droit britannique. Or, l’espionnage est illégal dans la plupart des pays; les agents des services d’espionnage contreviennent à la loi lorsqu’ils participent à des actes d’espionnage contre ces pays.

En parlant de proportionnalité, l’ancien chef du BSIS invoque l’approche du moindre mal. Il indique que les tactiques de l’organisation, quelles qu’elles soient, sont justifiables si elles visent un objectif moral élevé, soit la sécurité nationale du Royaume-Uni. Cependant, comme l’espionnage est la méthode de cueillette de renseignement la plus risquée sur le plan moral, on ne doit y avoir recours qu’en dernier ressort29. Dans le contexte canadien, personnellement, je ne crois pas que l’espionnage découlant du chantage ou de la corruption soit justifié moralement, à l’exception des cas où les intérêts nationaux stratégiques seraient sérieusement menacés30.

Les pièges des « candidatures spontanées »

Il ressort de façon évidente de ce qui précède que le recrutement d’agents et l’établissement d’une relation entre l’officier du renseignement et l’agent potentiel constituent un travail difficile de longue haleine. Ne serait-il pas plus simple et plus rapide (et « plus gentil ») d’attendre que des étrangers viennent à nous et se portent volontaires pour devenir des agents? Les inconvénients de cette approche tombent sous le sens.

Premièrement, une position passive fait en sorte que le recrutement d’un agent vraiment digne d’intérêt ne tient qu’à la chance. Des années peuvent s’écouler avant qu’un seul volontaire important se présente.

Deuxièmement, étant donné que les pays hostiles surveillent les ambassades étrangères et leurs représentants, une personne qui se présente spontanément peut être repérée alors qu’elle tente d’entrer en contact avec le représentant de l’ambassade et elle peut faire l’objet d’une surveillance intensive par les autorités de contre-ingérence de son pays. Celles-ci peuvent ensuite lui demander de transmettre de fausses informations à l’officier du renseignement.

Troisièmement, cette personne peut avoir accès à d’importants secrets; il faut toutefois déterminer si ces derniers s’avèrent utiles. Par exemple, le Laos peut avoir des secrets profonds et bien gardés, mais à l’exception peut-être du Vietnam, ces secrets intéressent-ils vraiment quelqu’un? Si le seul objectif du service d’espionnage est la prolifération des armes nucléaires, il n’est guère pertinent de connaître les secrets proposés s’ils ne concernent pas l’enjeu visé. En outre, si le service d’espionnage ne dispose pas d’agent, il sera tenté d’accepter une candidature spontanée puisqu’il n’a aucun autre agent. On doit éviter de succomber à cette tentation et s’assurer de respecter les priorités gouvernementales en matière d’espionnage. S’adonner à l’espionnage pour l’amour du jeu ou une apparence de productivité est une très mauvaise idée.

Quatrièmement – et il s’agit de l’inconvénient le plus préoccupant – la personne qui se présente de façon spontanée peut être en fait un agent provocateur, envoyé par un service de contre-ingérence hostile pour tenter de repérer les membres de l’ambassade qui agissent comme officiers du renseignement, leurs agents ainsi que leurs techniques d’espionnage et de possiblement transmettre de fausses informations.

Pour ces raisons, tous les services de renseignement sont méfiants, à juste titre, envers les personnes qui offrent spontanément leurs services31. J’ajouterais un dernier point concernant le contexte canadien. Pourquoi croyons-nous qu’un agent potentiel se présenterait d’abord à l’ambassade canadienne? Si une personne souhaite espionner pour le compte de l’Occident, elle préférera fort probablement s’adresser aux autorités américaines, britanniques ou françaises. Attendre qu’une personne se présente spontanément à l’ambassade canadienne peut s’avérer très long, à mon avis.

La relation entre l’officier du renseignement et son agent

L’espionnage repose essentiellement sur les êtres humains, leur nature et leurs relations. La technologie et les « techniques » d’espionnage sont de moindre importance32. L’officier du renseignement doit établir une relation la plus positive possible avec son agent – il s’agit de l’aspect le plus important de toute opération d’espionnage. Nul besoin de truc d’espionnage super secret, il s’agit simplement d’user de bonnes techniques de psychologie et de faire preuve de jugement. L’officier du renseignement s’efforce de créer une atmosphère de confiance, voire d’amitié. En introduisant un but idéologique dans l’esprit de l’agent, l’officier cherche à le convaincre qu’il fait la bonne chose en menant des activités d’espionnage et qu’il ne trahit personne. L’intuition de l’officier du renseignement et ce que lui dicte son instinct relativement à l’agent constituent les éléments les plus importants de la relation; l’espionnage revient à prendre des risques fondés sur le jugement personnel de l’officier du renseignement33.

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Scène de rue 1, Le Pont des espions.

De nombreux officiers du renseignement en viennent à véritablement apprécier leurs agents (et vice-versa) et à les protéger avec conviction. C’est donc dire que de toute évidence, une grande partie des ouvrages de fiction sur l’espionnage ne sont que balivernes. Très peu d’officiers du renseignement trahiraient délibérément leurs agents, même si un agent décidait de mettre fin à ses activités d’espionnage. Quel agent voudrait espionner pour le compte d’un service d’espionnage qui a la réputation de trahir couramment ses agents?

Dans son excellent livre sur l’espionnage britannique, Gordon Corera parle de Daphne Park, un officier des services secrets britanniques :

« Pour Park, le travail d’un officier du renseignement secret est fondé sur la confiance, et non la trahison. Pour cette raison, Park avait une profonde aversion pour les portraits fictifs sombres de son monde. «Je pendrais et j’écartèlerais volontiers John le Carré […] Il a le culot de dire que nous vivons dans un monde de froide trahison. Ce n’est pas le cas. C’est un monde où la confiance règne. On ne peut pas gérer un agent sans relation de confiance réciproque […] Ses propos de même que son identité seront protégés.»34 » [TCO]

Cependant, Park semble protester un peu trop… Quelqu’un ou quelque chose fait habituellement l’objet d’une trahison dans le cadre d’une opération d’espionnage. Cependant, Park a tout à fait raison de souligner le besoin de confiance et de protection des agents – comme elle le mentionne, de bons services secrets ne trahissent pas leurs agents – et elle aurait pu ajouter que parfois, il est également nécessaire de nouer une véritable amitié. Plusieurs décennies plus tard, le chef des BSIS a déclaré que « l’essence de ce que nous faisons – établir des relations de confiance entre les officiers du renseignement et les agents des SIS – demeurera telle qu’elle est »35[TCO].

Ce qu’un service d’espionnage canadien ne pourrait pas faire

Les partisans de la mise sur pied d’un service d’espionnage canadien font parfois des déclarations très exagérées sur les réalisations possibles d’un tel service. Permettez-moi d’infirmer plusieurs mythes. Un service d’espionnage canadien, aussi bon soit-il, ne serait pas la solution à tous les défis du Canada en matière de renseignement, selon ma vaste expérience dans le domaine. Nous n’en serions pas mieux informés sur le monde entier, seulement sur un nombre limité d’enjeux précis (bien qu’idéalement très importants).

Le fait que des agents du renseignement fassent rapport au Canada ne permettrait pas nécessairement de formuler des prédictions exactes ou de faciliter la prise de décisions. Cela ne ferait pas du Canada un intervenant « indépendant » en matière de renseignement à l’échelle mondiale puisqu’il agit déjà à ce titre grâce à ses capacités de renseignement actuelles. Un service d’espionnage permettrait seulement de renforcer le rôle du Canada.

Un tel service ne remplacerait pas les méthodes de cueillette de renseignement utilisées actuellement par le Canada, par exemple la cueillette de renseignement d’origine électromagnétique étranger effectuée par le Centre de la sécurité des télécommunications Canada. L’obtention de renseignement par l’entremise d’un service d’espionnage canadien n’éliminerait certainement pas la nécessité pour le Canada de continuer à acquérir du renseignement de proches alliés. Le Canada tire grandement profit du renseignement obtenu des États-Unis, du Royaume-Uni, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande.

Cinq arguments contre la mise sur pied d’un service d’espionnage

Voici les cinq grands arguments susceptibles d’être invoqués pour justifier que le Canada ne se dote pas d’un service d’espionnage à l’étranger :

  1. « Les tactiques peu scrupuleuses des services d’espionnage sont inacceptables aux yeux de nombreux Canadiens. » Si cela est vrai – et je présume que c’est le cas dans l’environnement de sécurité actuel – le Canada devrait s’abstenir de mettre sur pied un service d’espionnage pour ménager l’estime de soi des Canadiens. (Cependant, je crois aussi que si la situation de sécurité du Canada se détériorait visiblement, l’opinion canadienne changerait rapidement en faveur d’un service d’espionnage énergique.)
  2. « Les services d’espionnage tournent toujours mal et finissent par tuer des gens et causer des explosions. » Les officiers du renseignement qui ne sont pas sous un important contrôle politique peuvent certainement commettre des gestes qu’ils devraient éviter de faire – tout comme certains policiers d’ailleurs. Cela n’a toutefois pas empêché les démocraties de se doter de services de renseignement – ou de policiers. Dans le contexte canadien, ni le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) ni le Centre de la sécurité des télécommunications Canada (CSTC) n’ont jamais été accusés de violence, et ces organisations sont en activité depuis des décennies. L’allégation des « espions qui se rebellent » ne constitue pas un bon argument pour éviter la mise en place d’un service d’espionnage. Un service d’espionnage canadien n’est pas prédestiné à mal tourner si les leaders politiques canadiens font leur travail, qui consiste à exercer un contrôle actif et strict36 sur le service et à exiger des membres du personnel qu’ils respectent les directives légitimes du gouvernement canadien. Une partie de la solution consiste à interdire toute capacité de violence au service d’espionnage. Par exemple, il n’est généralement pas nécessaire que les officiers du renseignement suivent de l’instruction sur le maniement des armes, bien que dans le cas particulier de l’espionnage contre les terroristes, certains officiers du renseignement devront probablement être armés à des fins d’autodéfense, du moins à certaines occasions.
  3. « Si le Canada ne dispose pas de service d’espionnage, les autres pays ne l’espionneront pas, car ils seront impressionnés par ses normes élevées en matière d’éthique. » Il s’agit d’une objection ridicule qui est tout simplement fausse. D’autres pays espionnent le Canada depuis longtemps et, que celui-ci se dote d’un service d’espionnage ou non, ses ennemis continueront de mener des opérations d’espionnage contre le Canada. Plus précisément, par l’entremise du CSTC, nous agissons dans le domaine de l’espionnage à l’étranger depuis la Deuxième Guerre mondiale. À mon avis, le Canada ne saurait être considéré comme beaucoup plus offensif, ou beaucoup moins admirable, aux yeux du monde entier s’il disposait également d’un service d’espionnage – à supposer que la population mondiale s’en rende même compte. Il s’agit d’un argument non valide contre la mise sur pied d’un tel service. Nos ennemis (et nos alliés) perçoivent probablement le manque d’enthousiasme que le Canada a manifesté jusqu’ici quant à la mise en place d’un service d’espionnage à l’étranger au mieux comme dénotant un manque de vision, au pire, comme de la pure folie.
  4. « Un jour ou l’autre, l’une de nos opérations d’espionnage ira de travers, et le pays visé soulèvera la question dans les médias, ce qui engendrera d’importantes répercussions diplomatiques. » La première partie de la phrase est vraie. Ce n’est qu’une question de temps. Bien entendu, le pays visé par les opérations d’espionnage peut en faire grand cas, mais habituellement les scandales liés à l’espionnage n’entraînent pas une véritable rupture des relations diplomatiques, simplement l’expulsion d’un certain nombre d’officiers du renseignement. (En fait, certains pays hésitent à mettre au grand jour les attaques d’espionnage dont ils ont fait l’objet étant donné que cela peut révéler des faiblesses embarrassantes au niveau de la sécurité.)
  5. « L’espionnage est illégal dans la plupart des pays. » Pour mener des activités d’espionnage, les agents doivent commettre une trahison et voler de l’information. Si nous ne voulons pas encourager le non-respect de la loi dans les autres pays, si nous ne voulons jamais encourager la trahison et le vol, la solution est simple : ne pas mettre sur pied de service d’espionnage canadien.

L’appât du gain – Ce qu’un service d’espionnage canadien pourrait faire

Les ennemis du Canada ont des secrets qu’ils ont l’intention de garder pour se donner de grands avantages sur le Canada et ses alliés. Nos services de renseignement ont pour tâche de découvrir leurs secrets les plus importants. Bien que certains secrets ennemis peuvent être révélés au moyen du renseignement par imagerie et du renseignement d’origine électromagnétique, d’autres peuvent seulement être découverts par l’entremise d’opérations d’espionnage, grâce à des agents qui ont accès au renseignement recherché, parce qu’ils ont accès aux documents qui précisent ces secrets ou à des personnes qui connaissent les secrets.

De façon réaliste, comme les ressources qui peuvent être affectées à ces opérations sont limitées, un service d’espionnage canadien pourrait au mieux avoir quatre, six, peut-être huit douzaines d’agents du renseignement dans différents pays, chacun recueillant du renseignement sur l’une des dizaines d’enjeux d’intérêt capital pour le Canada. Par exemple, si le programme d’armement nucléaire iranien constituait un objectif parmi une dizaine d’autres, les officiers du renseignement canadiens tenteraient de recruter comme agents une demi-douzaine d’Iraniens qui sont présumés participer à divers volets du programme afin d’en acquérir une compréhension globale.

Cependant, même un petit service d’espionnage qui vise un nombre restreint d’objectifs stratégiques, s’il est composé d’officiers du renseignement compétents, s’il utilise des tactiques offensives rigoureuses et s’il a un peu de chance, peut assurément produire du renseignement de très grande valeur pour le Canada et ses plus proches alliés concernant des enjeux tels que la prolifération des armes nucléaires. L’effort en matière d’espionnage serait alors axé uniquement sur le recrutement d’étrangers qui ont eu accès aux secrets ennemis les plus importants et les mieux gardés.

En offrant à nos proches alliés des rapports d’agents du renseignement canadiens, nous obtiendrions en retour des rapports d’agents à la solde de leurs services d’espionnage. Les avantages qu’en tirerait le Canada seraient disproportionnés, étant donné qu’en termes de quantité du moins, il obtiendrait davantage de rapports de renseignement humain qu’il pourrait en fournir, surtout si les agents qui espionnaient pour le compte du Canada produisaient du renseignement clé auquel les alliés n’auraient pas accès autrement. Bien que je ne puisse le prouver, j’ai suffisamment d’expérience en renseignement international pour être certain de mon jugement en la matière.

En résumé, un service d’espionnage canadien rigoureux et entreprenant procurerait probablement un avantage stratégique distinct et durable au Canada, tant au niveau des objectifs établis que du meilleur accès au renseignement allié, dans la mesure où il viserait véritablement les objectifs stratégiques et se garderait de mener des opérations axées sur un gain tactique et temporaire37.

Atlaspix/Alamy Stock Photo F3TDBK

Scène de rue 2, Le Pont des espions.

Conclusion ~ Le Canada devrait-il se doter d’un service d’espionnage étranger?

Non.

Je ne crois pas que le Canada serait en mesure de diriger un service d’espionnage très efficace – je crois même que nous échouerions misérablement. Si le service ne peut pas être très efficace, pourquoi y investir de l’argent? Pour assurer une grande efficacité, un service d’espionnage doit recruter des agents de façon dynamique, recourir très souvent à la corruption, peut-être plus rarement au chantage, et habituellement au mensonge et à la manipulation émotionnelle de ses agents. Je crois que bon nombre de politiciens et de citoyens canadiens, du moins dans l’environnement de sécurité actuel du Canada, n’appuieraient pas un service qui utiliserait de telles tactiques.

J’estime plutôt qu’un éventuel service d’espionnage canadien devrait se contenter d’effectuer ce que j’appelle péjorativement de « l’espionnage léger », c’est-à-dire de passivement attendre les personnes qui se présentent d’elles-mêmes et d’accepter uniquement celles qui se sont portées volontaires pour espionner pour des raisons « purement » idéologiques. En pareil cas, le service obtiendrait peu de renseignement de valeur. (Et même si l’agent espionne pour des raisons idéologiques acceptables, il doit composer avec le fait que le Canada n’en condamne pas moins la trahison et le vol ainsi que le non-respect des lois contre l’espionnage.) S’imaginer qu’il suffit de « mettre une affichette » dans les ambassades canadiennes pour qu’ensuite les terroristes de l’État islamique, les officiers du renseignement russes ou les scientifiques de l’énergie nucléaire iraniens se bousculent aux portes pour confier tous leurs secrets à de « gentils » officiers du renseignement canadiens tient de l’absurdité la plus complète.

La mise sur pied d’un service d’espionnage canadien voué uniquement à « l’espionnage léger » ne vaudrait pas les centaines de millions de dollars de fonds publics que nécessiterait, à mon avis, son fonctionnement annuel. Enfin, si un gouvernement canadien tient absolument, envers et contre tous, à dépenser une telle somme pour obtenir du renseignement, je pourrais lui suggérer quelques améliorations qui profiteraient davantage au Canada que tout service du renseignement secret confiné à de l’« espionnage léger ».

Le colonel (à la retraite) R. Geoffrey St. John, MSM, CD, a pris sa retraite de la Branche des services du renseignement, après presque 40 ans de service au sein des Forces armées canadiennes. Il a rempli diverses fonctions liées au renseignement, notamment à titre de directeur du renseignement par imagerie au Quartier général de la Défense nationale. Il a également occupé trois postes non liés au renseignement : attaché de défense du Canada en Italie, en Grèce et en Albanie, directeur – Politique du maintien de la paix au ministère des Affaires étrangères et du Commerce international et attaché de défense du Canada en Israël. Malheureusement, il n’a jamais hérité du titre de « Lord Bolingbroke ».

Notes

  1. M. De Fontanes, Traduction de l’Essai sur l’homme de Pope en vers français, précédée d’un discours et suivie de notes avec le texte anglais en regard, Paris, Le Normant, Imprimeur-Libraire, 1840, p. 69.
  2. Alex Younger, Remarks by the Chief of the Secret Intelligence Service, le 8 décembre 2016, p. 1, consulté à l’adresse https://www.sis.gov.uk/news/inside-the-modern-day-mi6.html.
  3. Nick Warner, ASIS at 60, le 19 juillet 2012, p. 3, consulté à l’adresse https://www.asis.gov.au/media/Images/ASIS-at-60-speech.pdf.
  4. Sun Tzu, L’Art de la guerre, traduit du chinois et commenté par Jean Lévi, Paris, Hachette Littératures, 2000, p. 89.
  5. Younger, p. 5.
  6. Sun Tzu, p. 90.
  7. Younger, p. 6.
  8. Henry A. Crumpton, The Art of Intelligence: Lessons from a Life in the CIA’s Clandestine Service, Penguin Books, 2012, p. 58. Crumpton a passé deux ans à établir une relation avec un agent potentiel.
  9. Stephen Grey, The New Spymasters, St. Martin’s Press, 2015, p. 64.
  10. Sun Tzu, p. 89.
  11. Crumpton, p. 58. Crumpton indique que la contrainte constitue également un motif.
  12. Grey, p.65.
  13. Miles Copeland, Without Cloak or Dagger, Simon and Schuster, 1974, p. 34. Tout le monde n’est pas d’avis qu’une personne « normale » accepterait de mener des activités d’espionnage, mais qui peut dire ce qui est « normal »? Voir la note 14. (L’ouvrage de Copeland sur l’espionnage est le meilleur que j’ai lu.)
  14. Ibid., p. 147. Voir la note 13; Copeland estime que pas moins d’un employé du gouvernement américain sur trois accepterait de devenir un agent dans des circonstances particulières et si l’argumentation était tout à fait appropriée. Toutes ces personnes sont-elles anormales?
  15. Gordon Corera, The Art of Betrayal: The Secret History of MI6, Pegasus Books, 2012, p. 146.
  16. Copeland, p. 147.
  17. Ibid., p. 128.
  18. Corera, p. 146.
  19. Ibid., p. 30, citation d’un officier du MI6.
  20. Grey, p. 81.
  21. Copeland, p. 147 et 148.
  22. Ibid., p. 126 à 128.
  23. Ibid., p. 147 et 148.
  24. Ibid., p. 17 et 18. J’ai élaboré ce scénario en fonction des remarques de Copeland. On trouve un scénario semblable sur la mise sur pied et le recrutement sans chantage aux pages 18 à 21.
  25. Ibid., p. 32 et 33.
  26. Warner, p. 4.
  27. Younger, p. 10.
  28. Corera, p. 232.
  29. Copeland, p. 35.
  30. Grey, p. 285.
  31. Copeland, p. 154 à 159.
  32. Crumpton, p. 70.
  33. Harry Rositzke, CIA, Paris, Elsevier-Séquoia, 1978, p. 222.
  34. Corera, p. 100.
  35. Younger, p. 8.
  36. Grey, p. 282 et 283, p. 296.
  37. Rositzke, p. 221 à 224. Mon opinion sur ce qui constitue un service d’espionnage canadien de haut niveau est largement fondée sur le point de vue de Rositzke.