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Revue militaire canadienne [Vol. 22, No 2, printemps 2022]
La sécurité maritime dans l’Arctique

Caporal David Veldman/Photo des Forces armées canadiennes

Aurore boréale au-dessus du NCSM Harry DeWolf durant les essais par temps froid près de Frobisher Bay, le 21 février 2021.

Adam P. MacDonald, ancien officier de marine des Forces armées canadiennes, est un candidat au doctorat au Département des sciences politiques de l’Université Dalhousie. Il est récipiendaire de la bourse Killam, détient une bourse d’études de doctorat MINDS du ministère de la Défense nationale et est chercheur principal au Conseil international du Canada. Ses travaux de doctorat ont pour objectif d’expliquer les différences entre les approches stratégiques des États-Unis à l’égard de la Russie et de la Chine peu après la fin de la Guerre froide dans le cadre d’initiatives de plus grande envergure pour veiller à ce que sa centralité en réseau dans les domaines de la sécurité et de l’économie, à l’échelle mondiale, et dans les principales régions d’Europe et de l’Asie de l’Est.

La Marine royale canadienne (MRC) reçoit actuellement le navire de patrouille extracôtier et de l’Arctique (NPEA) de classe Harry DeWolfNote de bas de page 1, sa première plateforme conçue pour les opérations dans l’Arctique de son histoireNote de bas de page 2. On prévoit que cette acquisition, la première nouvelle capacité développée pour la Marine depuis des décennies, brisera de façon décisive les cycles d’expansion et de ralentissement qui ont caractérisé la relation de la MRC avec la région par le passé, en faisant de l’Arctique, plus particulièrement l’Arctique nord-américainNote de bas de page 3, une priorité à long terme. L’acquisition du NPEA s’inscrit dans des efforts élargis et plus soutenus de la MRC (et de l’ensemble des Forces armées canadiennes) qui visent à renforcer les compétences et les capacités opérationnelles relatives à l’Arctique au cours des deux dernières décennies. La classe Harry DeWolf constitue un développement majeur et significatif en vue d’établir une « Marine adaptée à l’Arctique », une exigence qui figure dans le document stratégique de référence de la MRC : Point de mire 2050Note de bas de page 4. Étonnamment, la réalisation de cette exigence peut toutefois être entravée si les opérations navales et les responsabilités dans l’Arctique sont uniquement assignées à ces nouvelles plateformes alors que le reste de la flotte se concentre sur d’autres régions. Une raison pratique et une raison stratégique sous-tendent principalement cette préoccupation.

Premièrement, la MRC est simplement trop petite pour être divisée de manière bien définie en différentes flottes à qui l’on assigne des missions et des zones d’opération distinctes, comme une force continentale, côtière et constabulaire, et une force expéditionnaire, hauturière et apte au combat. Toutes les ressources de la MRC continueront de mener des activités dans l’Arctique (et inversement, les navires de la classe Harry DeWolf devront intervenir dans d’autres régions, peut-être même de manière assez intensive) en raison des nécessités pratiques d’une petite marine; marine dont les zones d’opérations sont de plus en plus nombreuses, mais dont la taille de la flotte sera appelée à diminuer vu la restructuration existante mentionnée dans la Stratégie nationale de construction navale (SNCN). Par ailleurs, une telle division semble incompatible avec le concept de la « Marine unique », c’est-à-dire une flotte composée de forces hauturières fortement intégrées d’une part, et de l’autre, le NPEA qui agit comme son « appendice » dans l’Arctique et exerce principalement ses activités de façon autonome. Deuxièmement, l’Arctique étant de plus en plus accessible et interrelié au reste du monde au sein d’environnement stratégique en perpétuelle évolution quoique incertain, le Canada a besoin de toute la panoplie de ses capacités navales pour exercer sa souveraineté, contribuer à la défense continentale et aux engagements de l’OTAN, et demeurer un grand acteur autonome de la politique de la région. Le risque de guerre et de conflit dans l’Arctique, plus précisément dans l’Arctique nord-américain, demeure faible, mais il ne remet pas en question l’utilité de déployer et d’entraîner régulièrement les forces hauturières puisque ces dernières offrent des options au gouvernement du Canada pour satisfaire les intérêts énumérés précédemment. L’ensemble de la MRC doit demeurer engagée dans l’Arctique en conservant et en approfondissant ses compétences régionales plutôt que de les laisser s’atrophier en passant entièrement le flambeau au NPEA.

Les navires de la classe Harry DeWolf ne devraient pas être perçus comme l’apogée de ces efforts, mais plutôt comme leur prolongement, qui doit être accompagné par le maintien et la mise en œuvre d’autres mesures. Cela comprend des déploiements et des exercices régionaux continus pour l’ensemble de la flotte afin d’intégrer les nouveaux navires à ceux déjà en place. Il ne s’agit pas d’un appel au renforcement des forces navales dans l’Arctique ni à une transformation de la MRC en une marine de l’Arctique (dont l’ensemble des navires possèdent une coque épaisse ou sont en mesure de briser la glace). Cependant, un plan stratégique est nécessaire pour que l’établissement d’une marine véritablement adaptée à l’Arctique – une marine qui doit mener des activités dans la région même si une grande partie de ses ressources n’ont pas été conçues pour cette tâche – demeure une priorité cohérente et à long terme. On doit élaborer un document de type « point de mire » pour expliquer, justifier et intégrer les facteurs relatifs à l’Arctique dans les décisions et la planification en matière d’acquisition, d’infrastructure et de développement et de posture de la force au cours des prochaines décennies, afin de positionner le mieux possible la MRC pour agir dans cette région océanique émergente.

Un engagement durable dans l’Arctique?

La priorisation de l’Arctique, particulièrement l’Arctique nord-américain, par la MRC a été marquée par des périodes d’intérêt et d’activités intenses en alternance avec des périodes de négligence et d’absence presque totale. Pendant certaines périodes de la Guerre froide, les nouvelles capacités militaires soviétiques qui menaçaient l’Amérique du Nord et les possibles obstacles posés par les États-Unis à la souveraineté de l’Arctique, en particulier l’état du passage du Nord-Ouest, ont suscité des périodes d’intérêt et d’activités accrus. Les préoccupations ont atteint un point culminant à la fin des années 1980. Dans le Livre blanc sur la défense de 1987, le gouvernement a déclaré que l’Arctique est passé d’une zone tampon à un champ de bataille, ce qui a nécessité une orientation militaire plus importante et des ressources spécialement conçues pour y mener des opérations, notamment des sous-marins à propulsion nucléaireNote de bas de page 5. Cependant, les contraintes en matière de ressources, les priorités concurrentielles (particulièrement en ce qui concerne l’appui à l’OTAN dans l’Atlantique Nord) et l’incertitude quant au rôle que devrait y jouer la MRC ont fait obstacle à la désignation de l’Arctique en tant que priorité permanente de haut niveau.

Ranier Lesniewski / Alamy Stock Photo

Carte du passage du Nord-Ouest.

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Pour le Canada, la fin de la Guerre froide a marqué le début d’une autre période de retrait général et de désintérêt militaire dans l’Arctique, en particulier pour la MRCNote de bas de page 6, avec l’élimination de la rivalité entre les superpuissances sur le plan mondial et régional. Après une absence de dix ans, la MRC, ainsi que les Forces armées canadiennes (FAC) de façon plus générale, est retournée dans l’Arctique au début des années 2000 dans le cadre d’une série de déploiements, en grande partie conçus pour réapprendre les ensembles de compétences de base propres à l’armée afin d’y effectuer des opérationsNote de bas de page 7. Ces efforts reflétaient la priorité croissance de la région pour la MRC, par la publication en 2001 de Point de mire 2020 qui enjoignait l’organisation à étendre sa « portée » dans l’ArctiqueNote de bas de page 8, de même que pour le gouvernement, comme le souligne la politique de défense de 2005 qui sommait les FAC à être plus présentes dans la région.Note de bas de page 9

Les motifs de sécurité qui sous-tendent ces mouvements reflétaient, à certains égards, celles des époques précédentes, en particulier les implications voulant qu’un Arctique de plus en plus accessible entraîne des enjeux liés à la souveraineté du Canada en raison des luttes prévues pour les ressources et des demandes étrangères concernant l’utilisation des nouvelles voies de transport dans les eaux canadiennesNote de bas de page 10. On note toutefois l’absence marquée des préoccupations particulières sur le plan militaire et le plan de la souveraineté posées par les grandes puissances, comme c’était le cas pendant la Guerre froide. On cherchait à accroître la présence, les compétences et les capacités des FAC en général pour se préparer à un environnement écologique changeant dans l’Arctique et à des répercussions incertaines au niveau de la sécurité au Canada et de l’environnement global de sécurité.

Le cadre de l’environnement de sécurité dans l’Arctique est devenu plus inquiétant après l’arrivée au pouvoir du gouvernement Harper en 2006, qui a commencé à utiliser le slogan « Exercer notre souveraineté dans l’Arctique ou la perdre »Note de bas de page 11[TCO]. On estime souvent que la politique de défense dans l’Arctique du gouvernement Harper diverge considérablement en raison de son approche affirmative, unilatérale et militariste. En réalité, ses efforts ont grandement favorisé les tendances existantes, en particulier le renforcement des capacités de base et une présence régionale régularisée pour les FACNote de bas de page 12. Par exemple, malgré l’accent mis initialement sur la défense de la souveraineté dans l’Arctique, dans les politiques et la pratique, celui-ci est demeuré sur l’exercice de la souveraineté. Cela comprenait la priorité constante de la MRC sur les fonctions de type constabulaire, notamment l’aide apportée aux autres ministères (AM) en lien avec les défis en matière de sécurité civile. Pourtant, la mise sur pied d’exercices annuels régionaux permanents, le poste de ravitaillement de Nanisivik et l’acquisition de navires adaptés à l’Arctique durant l’ère Harper ont fait de la région une priorité durable pour la MRC.

Cette priorité a été particulièrement évidente dans la décision de construire à l’intention de la MRC des navires précisément conçus pour mener des activités dans l’Arctique. Il s’agissait d’une décision entièrement politique, et non d’un projet préconisé par la MRC. Les particularités techniques et les caractéristiques ont évoluées avec le temps, du concept initial de brise-glace armés au NPEA, mais le projet d’acquisition a créé un précédent. Le Canada a décidé de mettre sur pied des ressources maritimes en fonction d’intérêts propres au Canada plutôt que de s’acquitter des obligations de l’OTAN, de façon similaire à la tentative ratée du gouvernement Mulroney de construire des sous-marins à propulsion nucléaire pour l’Arctique, dans le cadre d’une politique de défense qui ressemblait davantage à la politique « Le Canada d’abord ».

Le NPEA a été fortement critiqué depuis sa création. On l’a qualifié de gênant : il ne s’agit ni d’un navire arctique (étant donné que sa désignation de classe polaire signifie qu’il ne peut pas être en activité toute l’année dans l’Arctique) ni d’un navire de guerre (vu son manque de vitesse et son armement léger)Note de bas de page 13. Cependant, les analyses de ce genre ne tiennent pas compte du fait que le projet découle de l’évolution de la réflexion au cours des vingt dernières années quant aux exigences militaires requises dans l’environnement de sécurité actuel de l’Arctique nord-américain et de la volonté graduelle de la MRC d’adopter la mission principale de devenir « adaptée à l’Arctique »Note de bas de page 14. De plus, comme l’illustre la récente circumnavigation de l’Amérique du Nord par le NCSM Harry DeWolf, cette nouvelle classe de navires possède plusieurs capacités qui permettent de mener des missions et des opérations dans des environnements variés, notamment de grandes capacités de transport et de configuration qui permettent l’entraînement et les opérations des AM, ainsi que le transport maritime stratégique. Le NPEA renforce grandement les capacités de contrôle du Canada dans l’Arctique. Grâce à lui, le Canada peut déployer des ressources dans la région afin d’y exécuter un certain nombre de tâches, notamment fournir un soutien à la recherche scientifique en effectuant des relevés hydrographiquesNote de bas de page 15. De plus, comme son nom l’indique, il s’agit d’un navire de patrouille extracôtier et de l’Arctique; par conséquent, celui-ci partagera sa présence opérationnelle dans l’Arctique lorsque les conditions le permettent et exécutera des missions dans d’autres zones d’opérations.

Malgré les débats interminables sur leur pertinence, l’importance stratégique de ces plateformes représente un engagement renouvelé du Canada, et de la MRC, à assurer une plus grande présence dans l’Arctique en tant que priorité de la défense. Bien qu’il s’agisse d’une réalisation de taille, les navires de la classe Harry DeWolf ne devraient pas être perçus comme un point culminant des efforts de la MRC pour devenir « adaptés à l’Arctique ». Toute démarche visant à laisser les navires de cette classe assumer pleinement les fonctions dans l’Arctique serait contre-productive. Pour des raisons stratégiques et pratiques, l’ensemble de la MRC doit poursuivre son engagement concernant les enjeux liés à l’Arctique.

Division de la flotte

La MRC fait actuellement l’objet d’un important programme de restructuration échelonné sur plusieurs décennies, qui consiste à moderniser des éléments des ressources existantes et à en élaborer de nouvelles, alors que l’organisation entame la transition entre la marine actuelle et la « prochaine marine »Note de bas de page 16. Une stratégie non officielle de démarcation sous-tend ces développements. Elle oriente actuellement le développement de la flotte dans le cadre de la SNCN et constitue un raisonnement logique dominant dans Point de mire 2050 et la politique de défense actuelle Protection, Sécurité, Engagement, qui régit la constitution et l’emploi futurs de la marineNote de bas de page 17. Plus précisément, la flotte de la MRC peut être divisée en sous-composantes fonctionnelles particulières, chacune ayant des missions et des mandats différenciés selon leur conception d’origine. D’un côté, une composante maritime hauturière, apte au combat et axée sur le groupe opérationnel – formée de grands navires de combat de surface, de navires ravitailleurs et de sous-marins – est centrée sur les opérations outre-mer avec les alliés et les partenaires. De l’autre côté, une flotte continentale non adaptée au combat se voit confier des opérations en eaux côtières de nature plus constabulaire autour de l’Amérique du Nord et travaille de concert avec d’autres agences de sécurité nationale comme la Garde côtière canadienne. Les navires de la classe Harry DeWolf constituent la ressource principale de cette deuxième catégorie, alors que la majorité du reste de la flotte compose la première. Une telle division est logique à maints égards, compte tenu des missions et des environnements opérationnels variés avec lesquels la MRC doit composer et, en général, de la nécessité d’être une marine hauturière et adaptée à l’Arctique, ce que justifient des ressources conçues sur mesure et axées sur la mission. Cependant, cette division s’avère peu pratique.

Couverture de Point de mire 2050

Malgré la croissance initiale du nombre de ressources totales qu’apporteront les navires de la classe Harry DeWolf à la MRC, dans un avenir pas si lointain, la taille de la flotte diminuera selon les plans actuels d’acquisition et de modernisation. Surtout, comme il n’y a pas de programme de carénage de demi-vie ou de remplacement pour les navires de défense côtière (NDC) de classe Kingston, les navires de la classe Harry DeWolf devraient commencer à assumer leurs fonctions et leurs rôles durant la prochaine décennie. Cependant, il n’y a que six NPEA, comparativement à douze NDC. Les nouveaux navires seront soumis à des contraintes opérationnelles croissantes afin de réaliser leurs missions et d’effectuer des tâches dans l’ArctiqueNote de bas de page 18.

En outre, les NDC constituent en soi une histoire révélatrice du futur probable des NPEA. Bien que leur vitesse et la conception de la coque laissent à désirerNote de bas de page 19, en raison des pénuries chroniques de plateformes hauturières depuis le début des années 2000, ils sont de plus en plus utilisés pour effectuer des missions dans l’ensemble de l’Amérique du Nord et outre-merNote de bas de page 20. Néanmoins, ces plateformes ont réussi à s’adapter et à mener des opérations de ce type malgré leurs limites. Les navires de la classe Harry DeWolf seront probablement confrontés à une telle réalité au fur et à mesure que les NDC sont mis hors service. La fin de la vie utile des frégates de la classe Halifax (la principale ressource hauturière en service) et des sous-marins de la classe Victoria retardera la mise en service de leurs remplaçants au cours des années 2030, soit le navire de combat de surface canadien et possiblement un type de sous-marin de remplacement encore indéterminé. Les NPEA seront soumis à de fortes pressions pour intervenir simultanément dans divers environnements. Si l’Arctique doit demeurer une priorité, les autres ressources devront alors faire de leur mieux pour y mener régulièrement des opérations. Il faudra davantage d’interaction et d’instruction entre la « flotte hauturière » et les navires de la classe Harry DeWolf. Ainsi, la MRC doit continuer à faire ce qu’elle fait – envoyer des frégates, des sous-marins et même des NDC dans l’Arctique pour participer à des exercices, et, de façon générale, conserver les compétences et les capacités organisationnelles permettant d’y exercer ses activités avec des ressources conçues sur mesure ou non. Cela nuira à la capacité de la MRC de consacrer les forces nécessaires au déploiement de deux groupes opérationnels navals hauturiers selon la prévision actuelle, parallèlement à des engagements en matière d’opérations dans l’Arctique et à la mise de côté de certaines ressources pour la planification de contingenceNote de bas de page 21.

Lockheed Martin

Représentation récente du concept du navire de combat de surface canadien.

Étant donné les longs délais des projets d’acquisition militaire au Canada, l’histoire de la MRC est empreinte de navires qui participent à diverses missions et opérations autres que celles pour lesquelles ils ont été conçus à l’origine. Cela s’explique en partie par les environnements de sécurité en évolution et la réalité d’avoir une petite marine où tous les navires doivent « prendre la relève » des autres en raison de pénuries chroniques. En voici quelques exemples : les frégates de la classe Halifax, conçues à l’origine pour mener des opérations de guerre anti-sous-marine (GASM) dans un contexte de Guerre froide, sont devenues davantage des navires polyvalents dans le monde de l’après-Guerre froide et procèdent à des opérations d’interdiction et à des patrouilles de surveillance des pêches, en plus de tenir des rôles « hauturiers » plus traditionnels de l’Alliance; et les NDC de la classe Kingston, initialement conçus pour effectuer le dragage de mines et l’instruction navale, participent de plus en plus à des missions outre-mer et dans l’Arctique. Les navires de la classe Harry DeWolf suivront un parcours similaire au cours de leur vie utile. Toutefois, contrairement aux projets précédents, la prise en compte de la variabilité des environnements et des missions, c’est-à-dire ce que ces navires devront faire exactement, a été un facteur clé dans le cadre de leur acquisition. Cependant, même avec une telle capacité d’adaptation, il y a et aura toujours une pénurie de navires pour mener à bien les mandats de la MRC, ce qui signifie qu’il faudra peut-être marginaliser certaines zones d’opérations pour que l’Arctique demeure une priorité.

Un éventail d’options

L’Arctique occupe une place unique puisqu’elle comprend les trois environnements géographiques sur lesquels se fondent la politique de défense et la planification : l’environnement national, l’environnement continental et l’environnement mondial. Au sein de chacun d’eux, plusieurs tendances modifient l’environnement global de la sécurité régionale. Il existe un certain nombre d’inconnues en ce qui a trait à la durabilité, à la trajectoire et aux répercussions générales de ces tendances, mais étant donné leur simultanéité, la MRC doit être prête à être déployée et utilisée dans une variété de fonctions dans l’Arctique nord-américain et la grande région de l’Arctique. Le fait d’avoir un « éventail d’options » en ce qui a trait au nombre et au type de ressources navales pouvant être utilisées (et mises sur pied dans le futur) à l’échelle régionale représente la meilleure approche pour le Canada en vue de réaliser ses intérêts dans un tel environnement.

Les marines peuvent effectuer trois types de fonctions : des fonctions de maintien de l’ordre (effectuer des tâches de type « constabulaire » à l’appui de l’ordre national et régional/international), des fonctions diplomatiques (soutenir les initiatives élargies en matière de politique étrangère par l’entremise de diverses mesures autres que l’emploi de la force) et des fonctions militaires (maintenir un équilibre favorable du pouvoir en temps de paix et la capacité d’utiliser la force en temps de guerre)Note de bas de page 22. On a évalué que le risque de conflit reste faible dans l’Arctique, en particulier dans l’Arctique nord-américain. Par conséquent, on considère que les navires de la classe Harry DeWolf s’intègrent bien à une capacité liée à l’Arctique. En effet, ceux-ci sont en mesure d’effectuer des fonctions de maintien de l’ordre et de diplomatie, bien qu’ils ne remplissent pas réellement de fonctions militaires. Certains sont en désaccord et font valoir que le fait que des puissances adverses, comme la Russie et la Chine, évaluent les développements militaires croissants ayant des répercussions dans l’Arctique justifie un réexamen de l’ensemble d’armes et de capteurs des NPEA pour mener des missions de combat militaireNote de bas de page 23. De tels débats sont restrictifs de deux façons. Premièrement, si l’on pense que le NPEA peut devenir un « super navire » auquel on ajoute/enlève facilement des capacités requises pour les opérations dans l’Arctique – aucun navire ne peut être indéfiniment polyvalent à cet égard, sans parler du fait qu’il y a trop peu de NPEA pour effectuer les tâches dans l’Arctique et remplir d’autres fonctions. Deuxièmement, la présence/l’absence de « navires de guerre » pour exécuter les fonctions militaires ne devrait pas dépendre uniquement de l’existence d’une menace légitime de l’État pour dissuader les forces armées. Les ressources de combat (qui sont généralement hauturières) peuvent être, et ont été, employées pour réaliser les deux autres fonctions. De plus, les fonctions militaires en temps de paix et les fonctions diplomatiques s’atténuent, notamment dans le cadre d’alliances en ce qui concerne le développement et le déploiement de la puissance navale, qui peut être utilisée pour envoyer divers messages aux concurrents/adversaires et aux partenaires alliés. Une telle utilisation des forces navales de cette manière devient un facteur de plus en plus important alors que le Canada tente de trouver un équilibre entre le maintien d’un certain degré d’autonomie et la poursuite des efforts de solidarité avec les alliés en matière de défense dans l’Arctique.

Caporal Simon Arcand/Photo des Forces armées canadiennes

Une embarcation pneumatique à coque rigide du NCSM Harry DeWolf traverse le détroit de Davis à toute vitesse durant un exercice de manœuvre de bateau dans le cadre de l’opération NANOOK-TATIGIIT, le 16 août 2021.

Voici quelques-uns des enjeux de sécurité actuels (et futurs) auxquels est confronté le Canada dans l’Arctique et où la puissance maritime joue un rôle :

Préparation aux situations d’urgence : Le Canada manque de capacités de gestion des urgences dans l’Arctique. La classe Harry DeWolf est bien placée pour accroître cette capacité, y compris atteindre les communautés isolées, compte tenu de la fréquence et de la gravité des catastrophes naturelles entraînées par les changements climatiques, et des changements généraux au contexte écologique en termes d’élévation du niveau des mers et de fonte du pergélisol, qui devraient mettre à rude épreuve un système d’infrastructure et de logistique déjà fragile.

Accroissement de la surveillance des activités civiles : Il est prématuré d’effectuer des évaluations de l’Arctique, plus précisément l’Arctique nord-américain, en tant que nouvelle autoroute pour le commerce maritime ou site d’activités d’extraction intensives du fond marin. Cependant, il y a une lente croissance des activités civiles générales, ce qui nécessite des capacités accrues de surveillance et de contrôle. Le Canada possède une expérience constante en matière d’expansion et d’intégration de ses réseaux de capteurs et de sa gestion de l’information en vue d’acquérir une image commune de la situation opérationnelle, mais les capacités de contrôle sont insuffisantes dans l’Arctique. Les NPEA aideront à remédier à cette lacune. La surveillance sous-marine limitée pourrait justifier la mise sur pied d’une capacité sous-marine dans l’Arctique. Les ressources navales peuvent également appuyer le renforcement des capacités régionales – comme la surveillance des pêches et de l’environnement, la recherche et le sauvetage, et la surveillance des activités civiles générales – ce qui apporte une contribution positive à la sécurité régionale.

Redéfinition de la défense de l’Amérique du Nord : Face aux préoccupations suscitées par les nouvelles capacités de frappe militaire des puissances adverses qui peuvent atteindre l’Amérique du Nord, les Américains assurent l’expansion et l’intégration des sources d’information et des ressources dans un réseau de « systèmes de systèmes » en se fondant sur une approche plus offensive de la défense continentale, qui comprend possiblement des attaques anticipées contre les forces. L’Arctique constitue un vecteur primaire pour des attaques de la sorte et pourrait donc motiver les Américains à déployer une défense antimissiles et des plateformes de frappe plus près de la Russie en mer et sur terre; relancer le débat au Canada sur l’adoption d’un système de défense antimissiles balistiques (DMB) continentale; et peut-être permettre au NORAD d’acquérir le commandement d’une mission de contrôle maritimeNote de bas de page 24. Ces éléments peuvent tous avoir des conséquences sur les déploiements et le développement des capacités futures de la MRC. Le Canada appuie le NORAD dans une large mesure. Cependant, comme il s’agit d’un commandement militaire défensif, toute expansion de la zone d’opérations ou prise en charge d’opérations offensives sera une source d’inquiétude quant à la participation à ces nouvelles initiativesNote de bas de page 25. Le Canada devrait continuer à accroître ses capacités de surveillance et de connaissance du domaine, notamment ses capacités sous-marines, dans l’ensemble de l’Arctique nord-américain, mais il pourrait être réticent à collaborer avec les Américains pour établir et mettre en œuvre des forces de frappe transhorizon ou une présence navale et aérienne avancée près de la Russie au service de la défense continentale. Compte tenu de l’augmentation de la prévalence et de l’importance des systèmes de défense missile contre missile à l’échelle mondiale, le Canada devrait envisager une façon de participer à la défense antimissile d’une manière sélective, au-delà du système controversé de défense à mi-parcours basé au sol. L’une des possibilités consisterait à participer à la DMB navale, pour laquelle les navires de combat de surface prévus dans la SNCN seront munis de la capacité; on pourrait équiper un certain nombre de plateformes à titre de contribution visible à la défense continentale, mais conserver le contrôle de l’endroit et de l’exécution du déploiementNote de bas de page 26. Les navires de combat de surface aptes à la DMB pourraient être positionnés dans l’Arctique nord-américain et à proximité pour renforcer la sécurité continentale, mais éviter d’être en déploiement avancé dans d’autres sous-régions de l’Arctique, plus particulièrement près des eaux territoriales russes dans l’Arctique eurasien.

Appui de l’OTAN face aux puissances adverses : La Russie reconstitue ses forces du Nord, notamment en élargissant sa stratégie du bastion en vue de protéger sa force sous-marine dotée d’armes nucléaires et ses capacités de missiles à longue portée dans la mer de Barents et à proximité. Par conséquent, l’OTAN a redoublé ses efforts visant à accroître la surveillance dans l’Arctique européen et d’y mettre sur pied des capacités de l’Alliance, plus précisément dans les espaces aériens et maritimes entre le Groenland, l’Islande, le Royaume-Uni et la Norvège (les détroits GIUK-N). Les plateformes de combat, en particulier les sous-marins aptes à la GASM, pourraient aider à la surveillance des lignes de communications maritimes (LCM) entre les alliés régionaux, de même que leurs approches maritimes, comme les détroits GIUK-N. Pour le moment, la Chine ne représente pas une préoccupation militaire dans l’Arctique, bien qu’elle pourrait le devenir dans le futur. Elle représente plutôt une préoccupation géoéconomique en ce qui a trait aux objectifs stratégiques qui sous-tendent la hausse de ses investissements, de ses recherches et de ses activités politiques dans l’Arctique. L’approche qui sera adoptée par l’Alliance envers la Chine n’est pas claire, mais on met de plus en plus l’accent sur ce pays dans les délibérations sur la politique et la posture que l’OTAN devrait adopter concernant l’Arctique, notamment la possibilité d’établir une flotte consacrée à la région. Le Canada devrait se positionner de façon à contribuer à ces discussions. Plus précisément, un déploiement régulier de forces navales au sein de différentes capacités dans l’ensemble de la région peut aider le Canada à s’imposer comme un expert de l’Arctique de l’OTAN en influençant les objectifs, la composition et les compétences de toute sorte de la force arctique de l’OTAN, compte tenu de son expérience et des forces qu’il consacre à la région.

Matelot de 1re classe Bryan Underwood/Photo des Forces armées canadiennes

Le capitaine de frégate Christopher Rochon, commandant du NCSM Halifax (à gauche), et le commodore Bradley Peats, commandant du 1er Groupe maritime permanent de l’OTAN (SNMG1) dirigent les manœuvres du groupe opérationnel avec un navire de guerre allemand pendant l’opération REASSURANCE, le 26 janvier 2021.

Alliés et partenaires intéressés : Plusieurs alliés de l’OTAN à l’extérieur de l’Arctique souhaitent de plus en plus effectuer des opérations militaires dans l’ensemble de la région. Tandis que l’OTAN se concentre en grande partie sur l’Arctique européen, comme la sécurité continentale de l’Amérique du Nord s’inscrit dans le cadre des relations canado-américainesNote de bas de page 27, certaines puissances désirent de plus en plus explorer la possibilité de mener des activités d’instruction et des opérationsNote de bas de page 28. Le Canada ne devrait pas s’y opposer totalement, car une présence navale équilibrée crée une position de force dans laquelle le Canada peut inviter d’autres alliés à s’y entraîner et à y exécuter des opérations, ce qui met en place les conditions dans lesquelles se déroulent ces exercices et ces échanges de connaissances. Cela peut comprendre les exercices de combat, comme des tirs de canon, et des exercices de guerre anti-sous-marine, à l’instar de ce qui s’est produit dans le cadre de l’Op NANOOK en 2020 entre les forces canadiennes, danoises et françaises.

Concurrence entre les grandes puissances : Le Canada partage des préoccupations semblables à celles de ses alliés et partenaires régionaux en ce qui a trait aux défis posés par la Chine et la Russie, à l’échelle nationale, régionale et mondiale. En raison de leur pouvoir et de leur position hégémonique, les États-Unis, en tant que puissance arctique redynamisée, joueront un rôle central dans le renforcement de la coopération et de la coordination pour faire face à ces enjeux, notamment sur le plan militaire. Les États-Unis ont été et demeurent le plus important partenaire de défense régionale et continentale du CanadaNote de bas de page 29. Il existe toutefois des incertitudes quant aux répercussions des approches américaines qui consistent à envisager les politiques de la région sous l’angle de la concurrence entre les grandes puissances et, en général, à leur engagement à diriger le monde occidental, surtout en termes d’engagements de l’Alliance. Leurs politiques intérieures créant des dissensions entraînent une remise en question du rôle des États-Unis dans le monde. Vu le contexte d’incertitude, tout en continuant de collaborer étroitement avec les États-Unis et l’OTAN, le Canada devrait approfondir ses relations avec les autres États, plus petits, présents dans l’Arctique, de façon à accroître leurs activités conjointes, notamment en consolidant leur capacité à aborder les questions de sécurité locale et à assurer une gouvernance régionale main dans la main. La diplomatie navale, comme les visites de ports d’escale, les exercices et la collaboration concernant les défis maritimes communs, peut favoriser les relations avec ces États, ce qui permettrait notamment d’aller de l’avant pour fournir des solutions institutionnelles aux nouveaux enjeux en matière d’économie et de sécurité.Note de bas de page 30

Objections

Certains font valoir que l’Arctique doit rester une zone opérationnelle tertiaire pour la MRC. D’abord, la MRC n’est pas le bon mécanisme gouvernemental dans ce contexte. Vu la nature de ces défis, la Garde côtière canadienne (GCC) est mieux placée pour veiller aux intérêts du Canada en matière de sécurité maritime dans l’Arctique nord-américain, qui visent principalement la sécurité humaine et les activités constabulaires, surtout en raison de la vaste expérience opérationnelle de l’organisation dans cette régionNote de bas de page 31. Comme la GCC dispose déjà de deux de ses propres navires de patrouille extracôtiers et de l’Arctique, il pourrait s’avérer prudent que ceux qui sont destinés à la MRC lui soient également affectés afin d’accroître ses capacités régionalesNote de bas de page 32. Ensuite, l’attention croissante et la priorité accordées à l’Arctique par la MRC pourraient nuire à la sécurité régionale du Canada. Le positionnement et le déploiement réguliers de bâtiments navals contribueraient à la militarisation en cours de l’Arctique, risqueraient de contribuer à la dynamique des dilemmes de sécurité et mineraient la stabilité régionale. Enfin, l’accent mis sur l’Arctique est une diversion coûteuse qui éloigne la MRC de son véritable objectif et de ses missions. Étant donné que l’Europe et l’Asie de l’Est deviennent de plus en plus les principales « lignes de front » de la concurrence stratégique de l’Occident contre la Russie et la Chine, le Canada doit, avec les alliés et les partenaires, mettre sur pied et affecter davantage de ressources militaires pour renforcer la défense collective, la stabilité régionale et « l’ordre international fondé sur des règles ». Compte tenu de la géographie maritime qui délimite ces régions essentielles, la MRC doit jouer un rôle majeur dans ces efforts; elle peut notamment envoyer des groupes opérationnels navals alliés et/ou y affecter des ressources dans le cadre de la projection de puissance afin de préserver la liberté des mers et réprimer les puissances adverses pour créer des hégémonies régionales fermées. Dans l’ensemble, ces arguments soutiennent que la présence grandissante et la priorité opérationnelle de la MRC dans l’Arctique ont une efficacité limitée en matière de protection et de promotion des intérêts nationaux et qu’elles détournent des ressources qui sont déjà très sollicitées; la MRC doit composer avec des pénuries de personnel et de navires qui rendent difficile le respect de son rythme opérationnel dans d’autres régions prioritaires.

Caporal David Veldman/Photo des Forces armées canadiennes

Le NCSM Harry DeWolf navigue aux côtés du navire de la Garde côtière canadienne Captain Jacques Cartier alors qu’un hélicoptère CH-148 Cyclone patrouille la zone durant les essais en mer de la Marine royale canadienne, le 22 octobre 2020.

Le principe fondamental selon lequel l’Arctique est un environnement maritime de plus en plus accessible qui borde directement le Canada exige que la MRC demeure à l’œuvre dans la région, maintenant et à l’avenir. Cela nécessite une présence navale, comme c’est le cas pour ses frontières dans l’Atlantique et dans le Pacifique. Étant donné la capacité limitée du gouvernement dans cette région, la GCC et la MRC doivent continuer à développer leurs capacités maritimes dans l’Arctique et à renforcer l’instruction et les opérations entre elles, qui ont été quelque peu limitées jusqu’à tout récemment. Il faut multiplier, et non réduire, les interactions de ce type pour acquérir des compétences et des capacités afin que le Canada profite d’une posture et d’une capacité de sécurité maritime diversifiées dans l’Arctique. On doit consentir des efforts soutenus pour s’assurer que la MRC peut effectuer des opérations et des déploiements dans l’Arctique en tant que principale zone d’opérations tout au long du XXIe siècle, malgré l’incertitude relative à la situation de sécurité au cours des prochaines décennies. La présence de la MRC dans l’Arctique doit constituer un intérêt en soi étant donné qu’il s’agit d’une région océanique émergente qui a une frontière directe avec le Canada.

Caporal David Veldman/Photo des Forces armées canadiennes

Un membre de la Garde côtière canadienne (GCC) regarde le NCSM Harry DeWolf durant les essais par temps froid près de Frobisher Bay, le 23 février 2021.

Les effets déstabilisateurs du renforcement rapide des forces militaires et des déploiements dans l’Arctique sont une réelle préoccupation, non seulement en ce qui concerne les développements militaires de la Russie (et possiblement de la Chine à l’avenir), mais également ceux des États-Unis et des alliésNote de bas de page 33. Un plus grand nombre de ressources et de capacités offre au Canada la possibilité d’envoyer un message à des adversaires comme la Russie et la Chine et, dans le cadre des discussions avec les alliés, de repousser certaines opérations ou de ne pas y participer tout en montrant un engagement général sur le plan continental et régional envers la sécurité et la solidarité de l’Alliance grâce à des contributions tangibles. Enfin, la modification des rapports de force régionaux en Europe et en Asie revêt une importance stratégique mondiale qui légitime la participation continue et croissante de la MRC dans la région; cependant, cela ne devrait pas se faire au détriment de l’établissement d’une présence dans l’Arctique puisqu’il s’agit d’une région essentielle pour le Canada en tant que puissance permanente. La puissance navale est un élément habilitant de la force qui permet de naviguer dans cette région importante sur le plan stratégique en veillant à ce que le Canada conserve sa capacité d’agir de façon autonome lorsqu’il le souhaite, de rester un acteur important dans la politique régionale de l’Arctique et de contribuer à la défense de l’Amérique du Nord et aux engagements de l’Alliance de l’OTAN. En outre, en mettant les pleins feux sur les activités au pays plutôt qu’à l’étranger, l’on contribue aux efforts pour maîtriser les puissances adverses. Le fait de se concentrer particulièrement sur leurs activités dans l’Arctique représente un avantage direct pour les intérêts du Canada, de même que pour ceux des alliés et des partenaires, dont les États-Unis.

Un plan stratégique naval pour l’Arctique

Pour devenir une marine adaptée à l’Arctique, la MRC doit se positionner de façon à assurer une présence dans l’Arctique et de pouvoir y mener des activités d’une manière spécialisée (en termes d’opérations régulières), diversifiée (en termes de ressources de la flotte déployées dans la région) et, au final, permanente (en termes de bases dans la région). La vaste majorité des capacités de la MRC doit rester affectée aux bases côtières du Pacifique et de l’Atlantique et aux opérations outre-mer à partir de ces bases, étant donné que c’est sur ces côtes que se déroulent les principales activités civiles et économiques maritimes du Canada. L’ensemble de la flotte devrait toutefois continuer à se déployer régulièrement dans la région et à y effectuer des opérations, dans le cadre d’un effort plus vaste visant à créer une posture régionale durable pour les décennies à venir. Ces efforts, qui commencent à la base, nécessitent un plan stratégique à long terme – un document de type « point de mire » propre à l’Arctique – en vue de simplifier, de préconiser et de prioriser les considérations relatives à l’Arctique dans les décisions et la planification liées à l’approvisionnement, à l’infrastructure ainsi qu’au développement et à la posture des forces. L’objectif doit consister à mettre sur pied une force axée sur l’Arctique composée d’une quantité minimale de plateformes, qui est en mesure d’affecter des ressources supplémentaires sans délai au besoin, d’ici la fin du siècle.

Une marine présente dans les trois océans nécessitera une flotte plus importante que celle prévue actuellement pour placer et utiliser des ressources dans trois environnements maritimes simultanément. À court terme, il faut remplacer les navires de la classe Kingston afin d’empêcher la diminution de la flotte et de faire en sorte que les navires de la classe Harry DeWolf puissent passer le plus de temps possible dans l’Arctique sans avoir à remplacer des bâtiments vieillissants ailleurs. Grâce à la classe Harry DeWolf, la MRC dispose d’une période de 20 ans pour déterminer les exigences de l’Arctique auxquelles devront satisfaire les futurs navires qui y mèneront des activités, étant donné l’incertitude liée aux conditions maritimes dans la région. La MRC ne deviendra pas une « marine de l’Arctique », dont l’ensemble des bâtiments seraient précisément conçus pour ces conditions (dotés d’une coque particulièrement épaisse); toutefois, la capacité des futurs navires devrait au moins satisfaire aux exigences minimales pour mener des opérations dans l’ArctiqueNote de bas de page 34. Cependant, si l’on veut remédier à la situation, il y a au moins un projet d’approvisionnement qui s’impose : le remplacement des sous-marins de la classe Victoria – pour peu que ce remplacement soit une possibilité au départNote de bas de page 35. Le cas échéant, on devra parvenir à un réel compromis entre les exigences de l’Arctique et les autres exigences opérationnelles concernant les nouveaux sous-marins, car malgré les progrès réalisés dans d’autres technologies, seuls les sous-marins à propulsion nucléaire sont actuellement en mesure de fonctionner sous la glace, une capacité considérée comme essentielle depuis les années 1960 pour effectuer des opérations sous-marines efficaces dans l’Arctique nord-américainNote de bas de page 36.

Caporal David Veldman/Photo des Forces armées canadiennes

Un CH-148 Cyclone vole derrière le NCSM Harry DeWolf et une embarcation de sauvetage multifonctionnelle durant les essais en mer de la Marine royale canadienne au large des côtes d’Halifax, en Nouvelle-Écosse, le 15 octobre 2020.

L’infrastructure, comme les bases et autres centres logistiques, constitue un autre élément essentiel. La rareté de l’infrastructure représente peut-être le plus grand défi stratégique que pose la mise sur pied d’une marine adaptée à l’Arctique. Les coûts et la capacité limitée du poste de ravitaillement de NanisivikNote de bas de page 37 montrent que les sites militaires autonomes ne sont probablement pas la meilleure solution et qu’il faudra collaborer avec l’industrie, les collectivités locales et les gouvernements pour établir des sites à double usage. L’évaluation des répercussions socioéconomiques liées au stationnement de marins et de travailleurs principalement blancs venant du Sud, même en petits nombres, dans une installation navale d’une communauté de l’Arctique doit être au cœur du processus, et cela doit comprendre des consultations pertinentes avec la population locale et les gouvernements.

Enfin, l’établissement d’une marine présente dans les trois océans requiert un changement conceptuel et psychologique continu au Canada et dans la MRC. Pour celle-ci, cela doit se traduire par un engagement organisationnel à long terme afin de veiller à ce que ses ressources puissent ultimement être employées dans tous ces environnementsNote de bas de page 38. La réalisation de cette capacité nécessitera une mise en œuvre continue du concept de la « Marine unique », selon lequel il existe une seule force qui, en raison de sa petite taille et de ses ressources limitées, doit être hautement intégrée et en mesure d’effectuer des opérations avec une autre force, notamment dans une grande variété d’environnementsNote de bas de page 39. Les dirigeants de la Marine devront faire preuve d’ingéniosité et de créativité en termes de réflexion, de politique, d’instruction et de ressources sur la façon dont la MRC peut mieux intégrer les deux exigences contradictoires en apparence que sont la capacité hauturière et la capacité d’intervenir dans l’Arctique. Il ne s’agit pas uniquement d’une question technique. Cela nécessite des communications claires à l’externe (à l’intention du grand public et des décideurs civils) sur les raisons qui expliquent l’importance du maintien et du renforcement de la puissance maritime dans l’Arctique pour protéger et promouvoir les intérêts canadiens et en justifient donc l’investissement, ainsi qu’à l’interne (au sein de l’organisation), sur les raisons pour lesquelles il est nécessaire de continuer à intégrer l’exigence liée à la « capacité d’intervenir dans l’Arctique » dans l’ensemble de la MRC, même si cela entre en contradiction avec d’autres priorités et conceptions, comme celle d’être une force hauturière grandement axée sur les opérations expéditionnaires.

Les navires de la classe Harry DeWolf constituent un jalon important et un pas dans la bonne direction pour la mise sur pied d’une marine adaptée à l’Arctique. Cependant, en vue de s’assurer que l’Arctique demeure une priorité pour la MRC, toute l’organisation doit consentir des efforts, pas seulement un sous-ensemble précis et spécialisé. On ne sait pas à quoi ressembleront la flotte et la structure globale de la MRC à la fin du siècle. À ce moment, lorsque les dirigeants publics, militaires, bureaucratiques et politiques penseront à la restructuration de la Marine, il est à espérer que les efforts et les développements des quelques décennies précédentes (de leur point de vue; pour nous, il s’agit des décennies à venir) auront fait de l’Arctique une priorité navale, ce qui facilitera la mise à profit de ces efforts pour accroître la présence et les capacités de l’organisation dans cette nouvelle frontière océanique.

Caporal David Veldman/Photo des Forces armées canadiennes

Des ours polaires effectuent une patrouille sur la glace près du NCSM Harry DeWolf durant les essais par temps froid près de Frobisher Bay, le 20 février 2021.

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