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Histoire

tableau du MCG

Musée canadien de la guerre, 19710261-1536

Convoi de chars, 1944, tableau de Bruno Jacob Bobak.

E. L. M. Burns : une crise de commandement

par le major J. P. Johnston, CD

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Se hisser du grade de sous-lieutenant à celui de major général est une réussite exceptionnelle, et rares sont les carrières militaires marquées par un tel succès. Se distinguer de surcroît par une promotion au commandement d’un corps d’armée en temps de guerre, c’est accéder à une classe de militaires extrêmement exclusive. Mais se faire ensuite accuser de ne pas posséder les qualités essentielles à un chef de combat et perdre la confiance de son supérieur ainsi que le respect de ses subordonnés divisionnaires, c’est connaître un revirement qui ne laisse rien présager de bon. C’est pourtant la situation qu’a vécue le lieutenant général E. L. M. « Tommy » Burns pendant qu’il commandait le 1er corps canadien en Italie, en 1944. Comment Burns a-t-il pu mériter un grade aussi élevé et être ensuite cassé? Certes, plus d’un commandant allié s’est vu limogé pour une raison ou une autre, soit pour avoir été trop circonspect soit, au contraire, pour avoir gaspillé la vie des hommes placés sous son commandement par excès de zèle. D’ailleurs, même le célèbre général américain George S. Patton, démis à plusieurs reprises par le général Omar Bradley, a fini par se voir confier le commandement de la 3e armée américaine et s’acquitter honorablement de sa tâche.

Les débuts de la carrière de Burns

Eedson Louis Millard Burns, dit « Tommy », amorce sa carrière militaire à 16 ans en joignant les rangs de la milice dans le 17e régiment de Hussards, à Montréal. Un an plus tard, le 31 août 1914, il est admis au Collège militaire royal du Canada à Kingston, en Ontario. C’est là que, aux côtés de 54 autres élèves-officiers, il s’initie aux rigueurs de la vie militaire. Il obtient de très bons résultats dans ses cours d’artillerie, de tactique, d’anglais, de mathématiques, d’histoire militaire, de croquis de campagne et d’administration militaire. Il doit toutefois interrompre ce programme d’études de deux ans à mi-parcours quand, en juin 1915, il atteint ses 18 ans, l’âge du consentement, et le Collège lui remet un certificat spécial de guerre1. Le manque d’officiers qualifiés dans les bataillons du Corps expéditionnaire canadien explique la fin prématurée de ses études. Il reçoit alors ses galons d’officier du Corps royal du génie canadien et part pour la France au sein de la 2e division canadienne; il y servira en tant qu’officier des transmissions de la 11e brigade de la 4e division canadienne.

Des soldats

MDN, photo de l’unité de photographie des forces canadiennes, ZK704

Le général H.D.G. Crerar (à gauche) et le lieutenant général E.L.M. Burns, Italie, 1944.

Blessé deux fois au combat, il se voit décerner la Croix militaire de la bravoure pour avoir lui-même posé et réparé des câbles de transmission sous le feu nourri de l’ennemi lors de la bataille de la Somme2. En sa qualité d’officier des transmissions, Burns est responsable du maintien des communications entre le quartier général de la brigade et les unités situées le long du front. Ces communications se transmettent principalement au moyen de lignes terrestres, les émetteurs-récepteurs radio n’en étant qu’à leurs débuts et laissant encore beaucoup à désirer. À la tête de sa section, il est chargé d’assurer la permanence au standard et la réparation rapide des lignes après toute interruption causée par le feu de l’artillerie ennemie. La pose et la réparation des lignes n’étaient pas des tâches sans danger, et trois des soldats sous ses ordres recevront une médaille militaire pour leur courage sous le feu intense de l’ennemi3.

En tant qu’officier d’état-major de brigade, Burns est dispensé des rigueurs de la guerre des tranchées. Il participe certes aux avances de la brigade contre les lignes allemandes, mais il n’a pas à conduire de charge contre les mitrailleuses ennemies. Cependant, à titre d’officier d’état-major, il assiste aux séances de planification et de gestion du quartier général afin d’appuyer les unités sous son commandement. Il peut ainsi observer directement les conséquences des ordres émanant du quartier général. Témoin des carnages de la Grande Guerre, Burns offre le commentaire suivant :

« Le haut commandement et les militaires de métier se comportaient généralement comme s’ils avaient libre accès à la population masculine du pays, se donnant la licence d’y puiser sans la moindre modération. Il ne leur serait jamais venu à l’esprit de recourir au principe militaire bien connu de l’économie des forces4. »

Il ajoute plus loin : « Un général qui épuise son capital de troupes avant d’avoir vaincu l’ennemi assure sa propre défaite5. » Son expérience lui confirme l’importance pour un quartier général d’exercer une gestion des plus minutieuses afin de donner l’appui voulu aux troupes du front qui montent à l’assaut affronter un ennemi implacable et solidement retranché. Ce sens du détail explique peut-être, dans une certaine mesure, les carences qu’on finira par lui reprocher pendant la Seconde Guerre mondiale.

Burns est ensuite affecté à la 9e brigade de la 3e division canadienne, au rang de « stagiaire d’état-major », pour y perfectionner ses compétences. Sous la direction d’officiers d’état-major chevronnés, il révèle un talent déjà évident pour la planification, qu’il exploite et cultive à travers ses rapports avec des officiers supérieurs doués de deux traits de caractère essentiels à tout commandant : l’aptitude mentale voulue pour assumer des responsabilités croissantes et le comportement typique d’un homme « sûr de lui-même et de son autorité sur les bataillons placés sous ses ordres », en d’autres termes, l’allure et la présence d’un chef6. Il s’attire ainsi l’estime de ses supérieurs, comme sa mère le suggère d’ailleurs dans une lettre qu’elle adresse en 1919 au commandant du Collège militaire royal7. Vers la fin de la guerre, Burns est le plus jeune de l’armée canadienne à être promu au grade de capitaine d’état-major. En 1920, il s’enrôle dans la force permanente8.

L’entre-deux-guerres

Au cours des deux décennies qui précèdent la Seconde Guerre mondiale, Burns occupe divers postes d’état-major dans différents quartiers généraux en plus de remplir les fonctions d’instructeur au Collège militaire royal. La période entre les deux guerres mondiales, bien qu’elle présente peu d’occasions d’avancement, semble convenir parfaitement à Tommy Burns. Ses capacités intellectuelles et ses talents d’officier d’état-major lui permettent de gagner des galons. Après sept ans au grade de capitaine, il est promu major en 1927 et lieutenant-colonel breveté en 1935. Il ne manque pas non plus de suivre les cours qui multiplieront ses chances d’avancement : l’école du génie militaire de Chatham, en Angleterre, en 1920 et 1921; le collège d’état-major de l’armée britannique à Quetta, en Inde, en 1928 et 1929; et le collège impérial de la défense à Londres, de décembre 1938 jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale9.

L’entre-deux-guerres est pour lui l’occasion de cultiver son sens critique et ses talents de rédacteur. Il écrit beaucoup et rédige de nombreux articles dans lesquels il vante les notions de mobilité et de vitesse plutôt que celles d’effet de surprise et d’action décisive. Ses réflexions ont été grandement influencées par son expérience sur le front de l’ouest, dans la boue des tranchées, de même que par les écrits de J. F. C. Fuller, ce prophète britannique renommé pour l’utilisation qu’il fait des armes blindées. Fuller prônait vigoureusement l’utilisation en masse des chars d’assaut et autres véhicules blindés. Burns reconnaît aussi, dans les écrits du capitaine britannique Basil H. Liddell-Hart, la marque d’un esprit frère10. Afin de répandre de tels concepts au pays et à l’étranger, Burns rédige alors plusieurs articles, qui seront publiés dans la Revue canadienne de défense et dans The American Mercury. Dans son premier article, paru dans la Revue canadienne de défense, il soutient l’idée que les chevaux n’ont plus leur place dans une armée moderne puisqu’ils sont beaucoup plus vulnérables que les véhicules blindés. On peut imaginer le tollé et la controverse que cette position a suscitée dans les unités canadiennes de cavalerie11.

De 1931 à 1936, il contribue notoirement aux travaux du Service de cartographie du quartier général de la Défense, auquel il est affecté en tant qu’officier d’état-major général. En effet, Burns prévoit donner un rôle plus étendu à ce service responsable de la production de cartes pour le ministère de la Défense, particulièrement par l’adoption d’une nouvelle méthodologie cartographique expérimentale et par le recours à la photographie aérienne. Les cartes intègrent bientôt des innovations telles que l’emploi de symboles communs pour marquer l’emplacement des routes, voies ferrées, bâtiments, forêts, étendues d’eau et autres ainsi que l’usage de courbes de niveau pour indiquer le changement de relief du terrain, comme les collines et les vallées12. Les Britanniques apporteront plus tard ces innovations à leur propre cartographie militaire, sous l’appellation « Modified British Grid System »13.

tableau du MCG

Musée canadien de la guerre, 19710261-3076

Champ de bataille devant Ortona, tableau du capitaine Lawren Phillips Harris.

Le retour à la guerre

Burns a maintenant fait ses preuves en tant qu’officier d’état-major chevronné et intelligent, et, dans les premiers temps de la guerre, ses compétences lui valent d’abord d’être muté à la Maison du Canada, à Londres. Son rôle consiste à « donner des conseils sur les nombreuses questions qui ne manqueront pas de surgir [...] si le Canada devait décider d’expédier des troupes outre-mer14 ». Dans ce rôle, il devient un véritable pilier du nouveau Quartier général militaire canadien, sous le commandement du brigadier général H. D. G. Crerar. C’est pendant ce séjour à Londres qu’il va gagner la confiance de son commandant. Cet atout lui sera utile plus tard, quand Crerar, promu commandant de la 1re armée canadienne, confiera à Burns le commandement du 1er corps canadien en Italie, en 1944. Quand Crerar rentrera au Canada, en juillet 1940, pour assumer le poste de chef d’état-major général, Burns le suivra en tant que sous-chef adjoint. Il est alors principalement chargé de l’organisation et de la mise sur pied de l’armée de mobilisation canadienne. Comme le présageaient ses écrits spécialisés rédigés une dizaine d’années auparavant, il s’intéresse beaucoup au Corps blindé canadien, alors en voie de développement. Ayant compris que « des tactiques et doctrines normalisées sont nécessaires pour assurer l’efficacité du Corps blindé15 », il critique sans réserve l’absence d’entente au sein du haut commandement britannique concernant le rôle et la fonction des blindés sur le champ de bataille. Il se soucie également de la foi que placent ses supérieurs dans le modèle britannique, qui n’est pourtant pas sorti victorieux de sa première confrontation avec la Wehrmacht avant la bataille de Dunkerque, et s’inquiète de leur difficulté à comprendre que la guerre motorisée est en pleine évolution en Europe.

Il est par la suite affecté au commandement de la 4e brigade blindée canadienne concentrée au camp Debert, près de Truro, en Nouvelle-Écosse. Comme son commandant de division est le major général Worthington, fondateur du Corps blindé canadien, Burns est alors en mesure de mettre son projet de doctrine à l’épreuve avec un petit nombre de chars d’assaut Ram. Ces unités nouvellement assemblées ont exercé et raffiné leurs techniques, individuellement ou collectivement, avant leur déploiement en Angleterre. L’objectif était d’en arriver à « un point où les escadrons (d’environ 18 chars) pourraient fonctionner en unités cohésives et où les quartiers généraux de formation (brigade et division) pourraient être assez efficaces pour lancer ces unités au combat16 ».

Lorsque la 1re division canadienne et la 1re brigade blindée canadienne reçoivent l’ordre de participer à l’invasion de la Sicile, en 1943, Burns ne les suit pas. Il est en fait promu et se voit confier le commandement de la 2e division canadienne, qui en était encore à se remettre de sa défaite à Dieppe. Il est absolument convaincu qu’« aucun homme ne doit être envoyé au front avant de savoir comment se servir de ses armes. » Il tient notamment à ce que le bruit de la bataille accompagne tout exercice d’entraînement, exigeant ainsi que des mitrailleurs dirigent leur tir au-dessus de la tête des troupes quand celles-ci se précipitent en direction des défenses ennemies. On simule aussi le feu et la fumée de l’artillerie pour ajouter au réalisme et accoutumer les hommes aux conditions de la bataille. Malgré les efforts que déploie Burns pour restaurer et entraîner la 2e division, il n’en prendra pas le commandement lors de l’opération Overlord ni lors des autres étapes de la campagne de Normandie. Cette tâche sera confiée au major général Charles Foulkes. Non sans une certaine amertume, Burns concédera que c’est la coutume de relever les commandements de divisions et de corps annuellement. Il suggère ensuite que :

« S’il n’était pas possible de faire participer des formations canadiennes ayant l’expérience du combat à cette phase décisive de l’invasion de la Normandie, il aurait été avantageux que les généraux, qui les avaient commandées assez longtemps pour les former aux tâches qu’elles auraient à exécuter et pour s’accoutumer aux compétences de leurs subordonnés, les y accompagnent17. »

Italie

Carte de la RMC établie
par Monica Muller

L’armée canadienne en Sicile et en Italie, 1943-45.

Bien que Burns ait fait amplement ses preuves, il n’avait pas encore eu l’occasion d’assumer un poste de commandement au combat au sein d’un bataillon ni au sein d’une brigade. Cependant, il avait appartenu au personnel d’état-major à l’échelon de la brigade et de la division pendant les périodes d’entraînement au Canada et en Angleterre. Il aura enfin l’occasion de diriger des troupes au combat le 23 janvier 1943, quand il sera promu au commandement de la 5e division blindée canadienne en Italie. La division existe dans ce pays depuis une dizaine de semaines quand Burns en prend les rênes. Comme nombre de ses contemporains élevés au grade de général, Burns n’avait aucune expérience pratique en tant que commandant sur le champ de bataille à un échelon équivalant ou supérieur à la brigade. Il a toutefois la confiance de McNaughton et Crerar, ses supérieurs canadiens. Tous deux opinent en faveur de sa nomination, appréciant pleinement son intelligence supérieure et les compétences qu’il a démontrées en tant qu’officier d’état-major général. Toutefois, sa personnalité est sa principale faiblesse. Un bon commandant doit être capable d’inspirer confiance à son personnel et à ses subordonnés par sa simple présence, mais cette qualité manque à Tommy Burns. Dans un rapport confidentiel adressé au ministre de la Défense de l’époque, James Layton Ralston, on note que Burns est un officier d’état- major exceptionnel, non sans certains défauts18 :

« Bien qu’il soit extrêmement qualifié, il ne possède pas les qualités d’un chef. Homme d’un abord difficile, froid et sarcastique, il ne gagnera jamais le dévouement de ses hommes.19 »

Un son de cloche semblable vient du général G. C. Bucknell, enseignant au Collège militaire royal, qui a un jour dit à Basil Liddell-Hart que « sur le plan technique, Burns se défend bien, mais sa personnalité laisse à désirer20. » Ces faiblesses que certains perçoivent dans la personnalité de Burns hanteront toute sa carrière militaire et rendront ses rapports personnels difficiles, non seulement avec ses supérieurs mais également avec ses subordonnés, comme deux de ses commandants de division, les majors généraux Chris Vokes et Bert Hoffmeister.

Une occasion en or

Après six semaines au commandement de la 5e division dans des opérations purement statiques, Burns est nommé commandement du 1er corps canadien sur la recommandation insistante de Crerar, qui est maintenant à la tête de la 1re armée canadienne. Là encore, Burns se voit promu sans avoir fait ses preuves de commandant sur le champ de bataille face à la Wehrmacht21. Vu son manque d’expérience en tant que commandant combattant, il devra aussi satisfaire au jugement du général Sir Oliver Leese, qui a été placé au commandement de la 8e armée britannique quand Montgomery est retourné en Angleterre pour préparer l’opération Overlord. Au départ, Leese juge Burns acceptable comme commandant de corps, mais cette impression favorable va rapidement se détériorer.

La personnalité de Burns est à l’opposé de celle de Leese. Bien qu’ils soient tous deux des anciens combattants décorés de la Première Guerre mondiale, Burns est de petite taille, réservé et timide, tandis que Leese, grand et mince, affiche une personnalité ouverte et un abord accueillant. Burns est « mortellement sérieux, quel que soit le sujet, et ne rit ni ne sourit presque jamais22 ». Ces différences de caractère ne passent pas inaperçues au sein des troupes qui, par pure ironie, affublent Burns du surnom « Smiling Sunray »23.

Une autre question s’oppose à la collaboration de Burns et Leese; ce dernier est en effet fermement convaincu que la 8e armée n’a pas besoin d’un autre quartier général et que l’on devrait dissoudre le 1er corps canadien et placer ses deux divisions sous le commandement britannique. Leese ne peut pas accepter que le corps canadien ne compte que deux divisions, au lieu des trois qui composent normalement un corps dans l’organisation militaire britannique. Cette situation particulière s’est créée par suite du refus du gouvernement canadien d’envoyer une troisième division sur le front d’Italie, préférant concentrer ses efforts sur le nord-ouest de l’Europe et sur l’opération Overlord. Leese refuse de combler ce vide en affectant une autre division au commandement canadien, qui serait alors conforme aux normes britanniques sur l’effectif et semblable aux autres corps de la 8e armée à laquelle il appartient24.

En fin de compte, Burns passe sa première épreuve de commandant de corps dans la vallée du Liri, dans le cadre d’une attaque contre la ligne Hitler. Les premiers contacts avec l’ennemi se déroulent bien, mais la percée prend trop de temps, et, quand elle se produit finalement, il est trop tard pour cimenter la victoire. La 5e division blindée, sous les ordres de Bert Hoffmeister, est prise dans un embouteillage, et la route principale qui traverse la vallée du Liri est bientôt complètement bloquée, cinq divisions se précipitant sur la même route pour tenter d’avancer. Bien que le premier assaut de Burns contre la Wehrmacht lui vaille des félicitations, Leese attribue néanmoins l’échec à Burns et au quartier général du 1er corps canadien, mentionnant spécifiquement des faiblesses dans le travail de l’état-major, dans les communications internes et dans le contrôle de la circulation. Une fois cette opération terminée, Burns est convoqué au quartier général de la 8e armée, où Leese « le réprimande sévèrement pour la performance de l’état-major et le contrôle du corps canadien ». Leese se plaint également auprès du général Sir Harold Alexander, commandant du groupe d’armées en Italie, que « les choses ne sont pas faciles, car ni Burns ni son état-major ne sont à la hauteur des normes de l’armée britannique25. » Bref, Burns n’inspire plus confiance à son supérieur et il peut s’attendre à se faire remplacer.

En réponse à cette situation embarrassante, Crerar envoie en Italie le major général Kenneth Stuart, chef d’état-major du Quartier général militaire canadien à Londres, pour enquêter sur ces allégations. C’est en effet la réputation de Crerar qui est en jeu puisqu’il a cautionné Burns jusqu’au bout en le désignant comme son successeur potentiel à la tête de la 1re armée canadienne. Stuart s’entretient non seulement avec Leese et Alexander mais aussi avec les deux commandants divisionnaires de Burns, Hoffmeister et Vokes. Contraint de s’exprimer, ce dernier indique que Burns « n’est presque jamais de bonne humeur, et ses airs moroses dégoûtent les subordonnés autant que les officiers supérieurs [...]. Il semble dépourvu de toute chaleur humaine [...], ce qui est pourtant indispensable pour commander les troupes. En Italie, tous les commandants de corps britanniques, fidèles à la tradition de leur profession, affichent toujours un enthousiasme à toute épreuve. Par rapport à eux, le général Burns est un commandant des plus ternes. » Malgré tout, Vokes conclut que Burns peut compter sur son appui26. Stuart présente alors son rapport à Crerar puis, dans une version plus neutre, à Burns. Celui-ci promet que, si on lui en donne la chance, il sortira victorieux de la prochaine opération, une attaque contre la ligne gothique. Leese n’est toutefois pas d’accord avec Stuart, qui recommande de laisser Burns à son commandement. Cependant, il accepte à contrecœur la décision de Alexander, qui, une fois de plus, juge Burns apte au comman-dement; Leese doit donc se résigner à garder Burns27. Cependant, Burns ne lui inspire pas du tout confiance28. Quoi qu’il en soit, en dépit de cette occasion de se racheter, Burns ne modifiera nullement son comportement et continuera d’accorder une attention excessive à des détails administratifs dont il aurait dû laisser le soin à son personnel. En outre, il insiste toujours sur le respect du protocole militaire le plus strict à tous les points de vue. La seconde offensive importante de Burns est sur le point de commencer, et ses troupes lui donnent toujours le surnom moqueur de « Smiling Sunray ».

Il se trouve que l’attaque sur la ligne gothique, de la fin août jusqu’en septembre 1944, montrera sans le moindre doute l’excellence des aptitudes du corps canadien au combat. En reconnaissance des efforts de Burns dans la destruction de l’emprise de la ligne gothique sur l’Adriatique à Rimini, Alexander lui décerne, à la suite des louanges surprenantes de Leese, l’Ordre du service distingué et, ce qui est plus prestigieux, il la lui décerne immédiatement. Il fait également part à Stuart, au quartier général de la 1re armée canadienne, que Burns s’en est très bien tiré29. Néanmoins, ce succès est de courte durée, et l’avance s’arrête bientôt avec l’approche de l’automne et du temps pluvieux. La lenteur des progrès du corps canadien donne lieu à une autre plainte contre les aptitudes au commandement de Burns. Cette fois, la plainte vient du successeur de Leese à la tête de la 8e armée britannique, le lieutenant général Sir Richard McCreery30.

Les deux commandants divisionnaires canadiens, Hoffmeister et Vokes, se sont heurtés encore aux mêmes difficultés dans leurs rapports avec leur supérieur pendant cette offensive. Comme Vokes l’explique dans une lettre à un ami du Quartier général militaire canadien à Londres :

« Bien que nous ne puissions compter sur aucune direction valable, nous devons toujours porter le fardeau pour un homme qui semble dénué de la moindre étincelle de personnalité, est incapable d’apprécier nos efforts et n’a aucune maudite notion, même rudi-mentaire, du passage de la théorie à la pratique en temps de guerre. J’ai fait de mon mieux pour lui être loyal, mais, nom de Dieu, il y a des fois où c’en est trop31. »

Hoffmeister exprime des sentiments semblables dans une conversation avec le général E. G. Weeks à la mi-octobre 1944, allant même jusqu’à ajouter qu’il se comporte souvent de manière insubordonnée avec Burns dans l’espoir que l’un ou l’autre sera relevé de ses fonctions. Le fait est que, ne pouvant plus compter ni sur l’appui ni sur la loyauté de ses deux commandants divisionnaires aguerris, Burns se trouve dans une situation intenable. Ses supérieurs comme ses subordonnés ne lui font désormais plus confiance et, le 24 octobre 1944, il est convoqué devant le général McCreery. En fait, Burns prétendra avoir été surpris d’apprendre qu’il n’est pas à la hauteur et que McCreery n’est pas satisfait de son travail. Burns lui-même déclare en tant que commandant de corps :

« Je croyais que, après les victoires du corps dans l’offensive de l’Adriatique, le haut commandement était revenu sur son opinion négative à mon égard. C’est ce qu’il semblait avoir confirmé en me confiant le commandement de divisions étrangères (la division néo-zélandaise et la 4e division britannique). J’ai fait valoir ce raisonnement dans mon entretien avec le général McCreery [...]. Il croit que je ne possède pas la détermination voulue pour faire progresser le corps canadien [...] dans les conditions adverses auxquelles nous avons été soumis et qui nous attendent dans la plaine de Romagne32. »

tableau du MCG

Musée canadien de la guerre, 1970261-3212

Barrage sur la ligne Hitler, tableau du capitaine Lawren Phillips Harris, 1944.

La fin de Burns en Italie

L’influence de Crerar ne peut plus sauver la situation. Il faut que Burns parte et, le 10 novembre 1944, il est relevé officiellement de ses fonctions. Prenant sa propre défense dans une lettre qu’il adresse à Crerar, il affirme ne pas avoir manqué aux exigences de son commandement :

« Dans tous les objectifs qui ont été confiés au 1er corps canadien, nous avons infligé de lourdes pertes à l’ennemi et à ses meilleures divisions en Italie. Bien que nos progrès n’aient pas été aussi rapides qu’on l’aurait souhaité, nous sommes allés plus loin et plus vite que tout autre corps pendant notre période d’action33. »

Le général Tommy Burns est un de ces êtres rares qui sont parvenus jusqu’au commandement d’un corps en temps de guerre. Ayant acquis une expérience utile au combat lors de la Première Guerre mondiale, il a même été décoré pour sa bravoure sur le champ de bataille. Ses capacités intellectuelles ne faisaient aucun doute; sans cesse tourné vers l’avenir, il préconisait le développement et le changement et était capable de fournir la doctrine précise à l’appui de tels progrès. Il savait défendre ses recommandations et ses opinions devant les meilleurs esprits militaires de son temps et il pouvait leur tenir tête si cela était nécessaire. Il avait reçu une excellente formation militaire dans le travail d’état-major et avait su avancer avec distinction dans les rangs de divers collèges et écoles d’état-major britanniques et indiens. Ses promotions en temps de paix et sa nomination à des postes clés d’état-major lui avaient fourni l’expérience voulue pour donner les ordres et les directives qui permettent à un commandant de réaliser ses intentions. Il lui manquait toutefois cette qualité indéfinissable requise dans l’exercice du commandement aux échelons plus élevés de la hiérarchie : la présence personnelle indispensable pour inspirer confiance à ses supérieurs et à ses subordonnés quand l’occasion rêvée se présente. Par ailleurs, Burns n’avait jamais eu l’occasion de commander une brigade ou une division au combat avant d’être lancé dans la bataille à la tête d’un corps. Il a aussi eu le malheur de se retrouver au cœur d’un différend politique quand son supérieur, le lieutenant général Leese, s’est opposé à la présence d’un autre quartier général de corps, surtout si ce quartier général était privé d’une division. Le commandant de la 1re armée canadienne avait chaudement appuyé la nomination de Burns à un poste de haut commandement au combat. Si Burns échouait, il aurait placé Harry Crerar dans une situation fâcheuse; voilà pourquoi il ne pouvait essuyer un échec. Agissant en officier d’état-major méticuleux et accompli, Burns se retrouvait souvent en porte-à-faux dans ses rapports professionnels et dans ses priorités de commandement; il ne pouvait s’empêcher de mettre la main à la pâte et de dicter les détails les plus insignifiants d’un plan, tâche dont ses cadres supérieurs étaient parfaitement capables de s’acquitter. Son comportement austère nuisait à ses fonctions de commandant, d’autant plus qu’il lui arrivait très rarement (certains diraient même jamais) d’encourager ses subordonnés. Évaluant son expérience et ses faiblesses dans son rôle de commandant, il écrit dans son autobiographie intitulée General Mud :

« Le commandant d’une grande formation qui a gravi les échelons, passant d’un commandement à un autre et d’une unité à une autre, bénéficie d’un grand avantage. Idéalement, quiconque est appelé à un haut commandement devrait obligatoirement passer par une telle filière [...]; ce n’est pas par hasard si les commandants britanniques les plus distingués et les plus accomplis qui étaient à la tête des grandes formations de la Seconde Guerre mondiale (Alexander, Montgomery, Slim) ont tous été formés dans l’enfer des batailles d’infanterie de la Première Guerre mondiale. Je n’ai malheureusement pas eu l’occasion d’acquérir à la dure une éducation qui m’aurait préparé au haut commandement34. »

Un Soldat

MDN, photo de l’unité de photographie des forces canadiennes

Le major général Bertram M. Hoffmeister a commandé la 5e division blindée de mars 1944 à juin 1945. Nombreux sont ceux qui jugent qu’il a été le meilleur général canadien de la Seconde Guerre mondiale. Il a reçu à trois reprises l’Ordre du service distingué; Hoffmeister partage ce record canadien avec le général Jean Victor Allard.

La mobilisation survenue à l’été et à l’automne 1939 a vu les effectifs de l’armée régulière canadienne, jusque-là modestes et fragmentés, se gonfler avec l’arrivée en masse de volontaires miliciens et civils. Comme à l’époque de la Première Guerre mondiale, beaucoup de ces volontaires venaient en effet de la milice, mais n’étaient certes pas des soldats professionnels. Quant aux autres, venus du civil, ils n’avaient même pas le peu de formation qu’avaient les miliciens. L’instruction et l’entraînement de tous ces nouveaux citoyens militaires constituaient une tâche monumentale à laquelle Tommy Burns se livrait pour assurer son bon déroulement.

Depuis une vingtaine d’années, de nombreux articles ont été publiés sur le commandement et l’autorité chez les militaires canadiens. Dans un modèle mis au point par les sociologues Ross Pigeau et Carol McCann, le modèle CAR, on étudie les rapports que la compétence, l’autorité et la responsabilité entretiennent avec le commandement35. Une section particulièrement intéressante de ce modèle concerne la compétence et elle s’applique directement au style de leadership de Tommy Burns. Les auteurs y explorent les exigences imposées sur le plan des compétences physiques, intellectuelles et interpersonnelles. Burns était en assez bonne forme physique à l’époque de la guerre; rien ne semble indiquer qu’il n’ait pas été à la hauteur de ses commandants subordonnés. Quant à ses compétences intellectuelles, il jouissait d’une excellente réputation selon le jugement de ses pairs. D’après la documentation, c’était un planificateur consciencieux et méticuleux, et ce, dès son accession à un poste d’état-major, en 1918. Peut-être montrait-il un enthousiasme excessif pour l’application pratique de certains de ses talents, comme la minutie extrême qu’il portait à l’examen des plans que lui présentait son personnel et son attention au moindre détail. Toutefois, c’est au point de vue de l’entregent qu’il semble avoir été déficient. Selon Pigeau et McCann, la compétence dans ce domaine est « indispensable pour avoir des rapports efficaces avec ses subordonnés, ses pairs, ses supérieurs [...] et les autres organismes gouvernementaux36 ». Son manque d’aptitudes interpersonnelles dans tous ses rapports, tant avec le simple soldat qu’avec les commandants divisionnaires, est à l’origine du surnom péjoratif de « Smiling Sunray » que ses troupes lui ont donné. Burns prenait sa profession très au sérieux, et sa personnalité aigre nuisait à la motivation de ses subordonnés. Il n’était pas un de ces chefs charismatiques qui inspirent une confiance totale. Bien sûr, ce n’est pas grâce à sa personnalité affable qu’il s’est élevé au grade de général mais grâce à ses aptitudes en planification et à ses qualités d’officier d’état-major, que ses supérieurs de l’armée canadienne, McNaughton et Crerar, reconnaissaient et appréciaient hautement.

Nul besoin de débattre des deux autres compétences, l’autorité et le sens des responsabilités, car elles ne sont pas en cause dans l’incapacité de Burns de s’attirer la loyauté et l’appui de ses subordonnés. Ni Vokes ni Hoffmeister ne doutaient de l’autorité de Burns ou de sa capacité de commander; c’était plutôt sa façon de faire les choses qui les gênait.

Des soldats

ANC, PA131064

À gauche, le major général Chris Vokes, commandant de la 1re division avec les brigadiers généraux Hoffmeister et Wyman, décembre 1943.

Une belle fin de carrière

Bien que Tommy Burns ne se soit pas distingué en tant que commandant, il a poursuivi sa carrière au sein du 21e groupe d’armées, où il était responsable des unités canadiennes de la zone arrière. Après la guerre, il a trouvé sa place au commandement de la Force d’urgence des Nations unies en Égypte, entre 1956 et 1959. À la tête de cette opération de maintien de la paix, il s’est acquitté exceptionnellement bien de ses tâches et s’est mérité une réputation d’excellence tant auprès du public canadien qu’au sein de la communauté internationale. Ses succès lui ont valu les titres d’ambassadeur et de conseiller officiel du Canada en désarmement, domaine dans lequel il a servi son pays avec grande distinction pendant plus d’une décennie. Toutefois, cet aspect de la carrière de Burns dépasse le cadre du présent article37.

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John Johnston est officier d’état-major responsable du perfectionnement professionnel des membres de la Première réserve à l’Académie canadienne de la Défense à Kingston, en Ontario.

Notes

  1. J. L. Granatstein, « Tommy Burns: Problems of Personality », The Generals: The Canadian Army’s Senior Commanders in the Second World War, Stoddart, Toronto, 1993, p. 116-118.
  2. Bernd Horn et Michel Wyczynski, « E. L. M. Burns: Canada’s Intellectual General », dans Bernd Horn et S. J. Harris (dir.), Warrior Chiefs: Perspectives on Senior Canadian Military Leaders, Dundurn Press, Toronto, 2001, p. 114-115.
  3. E. L. M. Burns, General Mud: Memoirs of Two World Wars, Clarke, Irwin and Company, Toronto, 1970, p. 29.
  4. Ibid., p. 22. [TCO]
  5. Ibid., p. 22. [TCO]
  6. Ibid., p. 64-65. [TCO]
  7. Granatstein, op. cit., p. 118.
  8. Horn et Wyczynski, op. cit., p. 144.
  9. Granatstein, op. cit., p. 119-120.
  10. Ibid., p. 124-125.
  11. Burns, op. cit., p. 88-89.
  12. Ibid., p. 89-91.
  13. Horn et Wyczynski, op. cit., p. 144.
  14. Burns, op. cit., p. 97-99. [TCO]
  15. Horn et Wyczynski, op. cit., p. 153-154. [TCO]
  16. Burns, op. cit., p. 112-113. [TCO]
  17. Ibid., p. 119. [TCO]
  18. Horn et Wyczynski, op. cit., p. 163.
  19. Granatstein, op. cit., p. 130. [TCO]
  20. Ibid., p. 130 -131. [TCO]
  21. Ibid., p. 132.
  22. Mark Zuehlke, The Gothic Line: Canada’s Month of Hell in World War II Italy, Vancouver, Douglas and McIntyre, 2003, p. 31-32. [TCO]
  23. Horn et Wyczynski, op. cit., p. 158.
  24. Zuehlke, op. cit., p. 32-33.
  25. Granatstein, op. cit., p. 134. [TCO]
  26. Zuehlke, op. cit., p. 12-13. [TCO]
  27. Granatstein, op. cit., p. 138.
  28. Dans une lettre datée du 28 juin 1944 et adressée au chef de l’état-major impérial, Sir Alan Brooke, Alexander corrobore l’opinion de Leese sur les faiblesses de Burns. Il ajoute : « Il n’a pratiquement pas de sens tactique et encore moins de personnalité et il ne possède aucune – je répète aucune – capacité de commandement. Il est possible que l’on puisse lui inculquer graduellement un certain sens tactique; mais, comme vous le savez, la personnalité et les capacités de commandement sont des qualités qu’il est tout simplement impossible d’enseigner à un homme de son âge. » Ibid., p. 136. [TCO]
  29. Burns, op. cit., p. 194-195.
  30. Granatstein, op. cit., p. 141.
  31. Ibid., p. 142. [TCO]
  32. Burns, op. cit., p. 218. [TCO]
  33. Ibid., p. 219-220. [TCO]
  34. Ibid., p. 9-10. [TCO]
  35. Ross Pigeau et Carol McCann, Re-Conceptualizing Command and Control, <www.cfc.forces.gc.ca/JRCS/jrcsc9/Term2/COM0321/pigeau_e.htlm>. P.7-8.
  36. Ibid., p. 8. [TCO]
  37. Granatstein, op. cit., p. 144.