AvertissementCette information est archivée à des fins de consultation ou de recherche.

Information archive dans le Web

Information identifie comme tant archive dans le Web des fins de consultation, de recherche ou de tenue de documents. Elle na pas t modifie ni mise jour depuis la date de son archivage. Les pages Web qui sont archives dans le Web ne sont pas assujetties aux normes applicables au Web du gouvernement du Canada. Conformment la Politique de communication du gouvernement du Canada, vous pouvez la demander sous dautres formes. Ses coordonnes figurent la page  Contactez-nous 

Autres points de vue

La Mosquée bleue

Aubrey Stoll, http://mr.mysnaps.org.uk

La Mosquée bleue d’Istanbul. 

Le traitement des prisonniers de guerre et des non-combattants selon le Coran

par Brian Bertosa

Imprimer PDF

Pour plus d'information sur comment accéder ce fichier, veuillez consulter notre page d'aide.

Introduction

Les mauvais traitements subis par les prisonniers de guerre et les souffrances infligées aux non-combattants semblent être une conséquence inévitable des conflits armés, peu importe la culture ou la période de l’histoire. Ces actes, lorsqu’ils sont commis à des époques et en des lieux où aucune loi – laïque ou religieuse – ne les condamne, sont déjà hautement regrettables. Mais ils revêtent un caractère d’autant plus navrant lorsqu’ils sont le fait de personnes soi-disant guidées par des préceptes qui, croient-elles, leur ont été révélés par Dieu. Dans les cultures où ces pratiques sont proscrites, il y aurait lieu de s’attendre à ce que les victimes de déprédations aient été épargnées, mais il aurait fallu, pour cela, que les agresseurs suivent les enseignements sacrés les invitant à la clémence. Le christianisme en est un bon exemple, car nombre des enseignements de Jésus peuvent être associés à un pacifisme radical1. Par contre, dans le cas où les textes sacrés révéleraient une indifférence envers la souffrance des prisonniers et des non-combattants ou encore encourageraient les mauvais traitements à l’endroit de ces derniers, le sort des personnes gardées captives peut sembler inexorable, aussi troublant que cela puisse être. De récents événements en Irak, en particulier l’exécution de prisonniers occidentaux par un groupe obéissant aux ordres de feu Abu Musab al-Zarqawi2, portent à se demander si l’Islam encourage ou condamne de tels traitements. Le présent article pose donc un regard sur le Coran3 – principale référence pour toute question relative à l’Islam4 – et sur certains passages concernant le traitement des prisonniers de guerre et des non-combattants afin de tenter de mieux comprendre le message véhiculé par le livre saint à ce sujet. Cette analyse aidera peut-être les Forces canadiennes, les autres forces armées occidentales et les organisations présentes dans les pays musulmans à mieux saisir le fondement conceptuel des activités pratiquées par certains membres de la communauté musulmane.

Pour découvrir la signification des extraits cités et étudier certaines interprétations proposées par les plus anciennes communautés musulmanes, la présente analyse examine le traitement des prisonniers de guerre et des non-combattants en s’appuyant sur la pensée des premiers exégètes du Coran, de biographes de Mahomet, de rapporteurs du hadith5 et d’écoles classiques du droit islamique6, certains de ces points de vue datant d’aussi loin que le VIIIe siècle7. Toutefois, compte tenu de la relative inaccessibilité de ces sources comparativement au Coran et parce qu’elles n’occupent pas le premier rang dans la hiérarchie des sources écrites sur la tradition islamique, elles ont été consultées uniquement par l’entremise d’auteurs secondaires. En conséquence, l’étude ne porte pas sur la pensée des auteurs proprement dite, mais elle vise plutôt à jeter la lumière sur la signification des versets coraniques.

Antécédents littéraires

Les ouvrages de référence sur le sujet n’abondent pas. La barrière linguistique, qui est, pour diverses raisons, plus importante que s’il s’agissait d’une langue européenne moderne, par exemple, en est en grande partie responsable. Les Arabes savent lire et écrire depuis très longtemps8, et les érudits musulmans de l’époque classique ont produit une œuvre imposante à tous points de vue9. Par conséquent, tout chercheur, quel que soit son bagage linguistique, doit éplucher une grande quantité de documents avant de prétendre s’attaquer sérieusement à un sujet lié à l’Islam10. L’article « Prisoners of War in Islam: A Legal Inquiry11 », rédigé par Troy S. Thomas en 1997, trace un bref portrait de la question, mais les sources qui y sont citées se résument exclusivement à des auteurs musulmans modernes qui rédigent en anglais. En outre, comme l’auteur vise ouvertement à remettre en question la pensée occidentale sur l’Islam12, son objectivité peut raisonnablement être mise en doute, bien que ses sources s’appuient sur bon nombre de références au hadith et sur l’avis de juristes dont la pertinence ne fait aucun doute. Dans son livre intitulé War and Peace in the Law of Islam (1955)13, en particulier dans les sections « Prisoners of War » et « Slaves », Majid Khadduri aborde plus directement les aspects moins reluisants de la question. Cela dit, bien que l’ouvrage s’appuie sur des sources classiques présentées dans leur version originale, il traite du sujet encore plus brièvement que l’article de Troy S. Thomas. La question des prisonniers de guerre et des non-combattants doit plutôt être abordée à la façon de Sherman Jackson, dans son article sur le terrorisme intitulé « Domestic Terrorism in the Islamic Legal Tradition » (2001)14. L’auteur y fait un exposé long et détaillé de la question vue sous différents angles et témoigne d’une connaissance de nombreux ouvrages de droit islamique composés de plusieurs volumes et publiés uniquement en langue arabe. Les récents événements survenus au Moyen-Orient auront peut-être pour effet de stimuler la production d’ouvrages de même acabit.

Le livre de Reuven Firestone, Jiha~d: The Origin of Holy War in Islam (1999)15, compte également parmi les travaux dignes de mention. Même si l’auteur considère que le traitement des prisonniers de guerre et des non-combattants dépasse le cadre de son propos16, il formule néanmoins des commentaires utiles à divers endroits dans son ouvrage et fournit une interprétation détaillée de nombreux versets coraniques portant sur la guerre sainte et le traitement des prisonniers. Ses principales sources sont invariablement les tout premiers auteurs islamiques de langue arabe. Par ailleurs, il réussit remarquablement bien à respecter les sensibilités de la culture islamique, mais jamais au détriment de la pensée critique moderne. Cet ouvrage s’est donc révélé d’une grande utilité pour la présente étude.

Le capitaine Demiray

Défense nationale, photo DSCN1577

L’Imam des Forces canadiennes, le capitaine Suleyman Demiray, dirige la prière en Afghanistan. 

Le traitement des prisonniers selon le Coran : les versets pacifiques

Plusieurs passages du Coran abordent la question du traitement des prisonniers de guerre ou des non-combattants. Puisque les écritures du Coran17 sont isolées de tout contexte historique et qu’aucun principe organisationnel18 ne semble sous-tendre le livre saint, il se peut que certains versets groupés par sujet n’avaient à l’origine aucun lien entre eux19. C’est pourquoi nous avons choisi de ne pas tenir compte du texte qui précède ou qui suit les versets étudiés. Ces derniers se divisent en deux groupes. Le premier groupe (versets 8:71, 9:6, 47:4-5 et 76:8-10) porte sur le traitement des prisonniers de guerre, tandis que le second (versets 2:189, 9:5 et 9:29) énonce plutôt les conditions qui doivent être remplies pour que les prisonniers ou les non-combattants échappent à l’exécution ou à l’asservissement.

Un insigne

Insigne de l’aumônier musulman.

Sourate 47, versets 4-5

« [4] Quand vous rencontrerez les infidèles, tuez-les jusqu’à en faire un grand carnage, et serrez les entraves des captifs que vous aurez faits. [5] Ensuite, vous les mettrez en liberté, ou les rendrez moyennant une rançon, lorsque la guerre aura cessé20. »

Il s’agit probablement du passage le plus normatif en ce qui a trait aux prisonniers de guerre21. De tous, c’est certainement celui qui fournit les instructions les plus détaillées. Une seule possibilité y est envisagée : la libération en échange ou non d’une rançon. Une fois les hostilités terminées, tous les prisonniers devaient être libérés sans condition22. Malgré la relative limpidité de ce commandement, son intégration dans les premiers ensembles de lois fut loin de faire l’unanimité parmi les juristes. Ainsi, l’école Maliki interdisait la libération sans condition, tandis que les Hanbalis s’opposaient à toute forme d’affranchissement23. Néanmoins, la libération sans condition a servi à expier des péchés de toutes sortes et a, dans les faits, été ordonnée par Mahomet à maintes reprises, dont une fois pour libérer 6 000 âmes24. En effet, Mahomet libérait fréquemment des prisonniers moyennant une rançon en espèces ou en nature (y compris des armes). Il lui est même arrivé de libérer un prisonnier en échange de la promesse d’accomplir de bonnes actions25. L’échange de prisonniers était une autre pratique courante pour Mahomet, et cette forme particulière de libération contre rançon pouvait appliquer à des milliers de personnes26. Le calife Umar, deuxième successeur de Mahomet, ainsi que les écoles de droit Maliki et Hanafi27 étaient des adeptes de cette pratique28. Enfin, certains ont utilisé ces versets pour justifier leur point de vue selon lequel les prisonniers de guerre ne devaient pas être tués29.

Sourate 76, versets 8-10

« [8] Ils [les justes] ont distribué, à cause de lui, de la nourriture au pauvre, à l’orphelin, au captif, [9] en disant : “Nous vous donnons cette nourriture pour être agréable devant Dieu, et nous ne vous en demanderons ni récompense ni action de grâces. [10] Nous craignons de la part de Dieu un jour terrible et calamiteux.” »

Ce passage contient également des instructions claires concernant le traitement des prisonniers de guerre, cette fois au sujet de leur subsistance. Il n’y est fait aucune distinction entre les prisonniers et les croyants pauvres ou orphelins. En fait, le hadith rapporte que Mahomet a déjà ordonné à ses soldats de se nourrir de dattes et de réserver le pain pour les prisonniers30. En outre, il arrivait fréquemment à Mahomet de donner des vêtements aux prisonniers dans le besoin31.

Sourate 8, verset 71

« Ô prophète! Dites aux prisonniers qui sont entre vos mains : Si Dieu voit de la droiture dans vos cœurs, il vous donnera des richesses plus précieuses que celles qu’on vous a enlevées, et il vous pardonnera, parce qu’il est clément et miséricordieux. »

De tous les versets retenus, celui-ci est le premier à indiquer clairement que le bon traitement des prisonniers de guerre dépend du respect d’autres exigences. Il est toutefois difficile de déterminer la signification, s’il y en a une, que les écoles de juristes de l’époque classique donnaient à la phrase conditionnelle « Si Dieu voit de la droiture dans vos cœurs ». Sinon, le verset dégage un sentiment très positif, bien qu’il ne révèle pas explicitement le comportement attendu des ravisseurs. De fait, les actions envisagées semblent reposer uniquement sur la volonté de Dieu. Par exemple, l’idée de recevoir « des richesses plus précieuses » semble pouvoir se réaliser seulement après la mort. Il demeure néanmoins difficile de voir en ce verset une incitation quelconque à maltraiter les prisonniers de guerre.

Sourate 9, verset 6

« Si quelque idolâtre te demande un asile, accorde-le-lui, afin qu’il puisse entendre la parole de Dieu, puis fais-le reconduire à un lieu sûr. Ceci t’est prescrit, parce que ce sont des gens qui ne savent pas. »

Un idolâtre – principal ennemi de la foi selon le Coran32 – qui demanderait asile auprès d’un combattant musulman serait soit un combattant qui se rend, soit un non-combattant qui cherche protection. Cependant, cette distinction est quelque peu discutable, car la majorité des exégètes coraniques considèrent également comme des ennemis33 les non-combattants – que ce soit les femmes, les enfants, les handicapés et les moines34; ces non-combattants, jugés infidèles, deviennent alors des prisonniers de guerre35. D’une façon ou d’une autre, le verset commande au ravisseur d’offrir protection et sécurité. Le hadith traite longuement de cette question, exigeant entre autres que les prisonniers soient protégés de la chaleur et du froid extrêmes, qu’ils reçoivent des soins médicaux, qu’ils puissent communiquer à leur gouvernement leur volonté concernant leurs terres et leurs biens et qu’ils ne soient pas séparés de leurs proches parents, dans le cas où une famille complète serait faite prisonnière36.

Ce n’est toutefois pas si simple. L’idolâtre doit être protégé « afin qu’il puisse entendre la parole de Dieu » ou, en d’autres termes, afin qu’il puisse célébrer la foi islamique et, bien entendu, avoir l’occasion de se convertir. La fin de la première phrase, « puis fais-le reconduire à un lieu sûr », n’est pas, à proprement parler, conditionnelle à l’ouverture du prisonnier à l’Islam, mais les exégètes ont pu l’interpréter ainsi. Quoi qu’il en soit, ce passage exprime un sentiment qui n’est pas totalement étranger aux conditions sans équivoque formulées dans les passages ci-après.

Les purs et durs : les « versets du sabre »

Les versets présentés jusqu’à maintenant ont permis de démontrer que le Coran recommande que les prisonniers de guerre soient, à tout le moins, mis à l’abri du danger, nourris et libérés sans condition ou en échange d’une rançon. Dans les extraits étudiés jusqu’ici, les commandements sont généralement empreints de clémence. Mais, comme il a été dit précédemment, le Coran contient également des versets qui ordonnent aux croyants de combattre les infidèles jusqu’à ce que ces derniers se soumettent à certaines conditions. Les trois extraits qui suivent illustrent très bien cette position. Ici, le statut de non-combattant, ou la capitulation d’un combattant, n’est pas jugé suffisant.

Sourate 9, verset 5

« Les mois sacrés expirés, tuez les idolâtres partout où vous les trouverez, faites-les prisonniers, assiégez-les et guettez-les dans toute embuscade; mais s’ils se convertissent, s’ils observent la prière, s’ils font l’aumône, alors laissez-les tranquilles, car Dieu est indulgent et miséricordieux. »

Il s’agit du classique « verset du sabre », qui est à l’origine de l’expression – quelque peu biaisée – « l’Islam ou le sabre37 ». Puisqu’il justifie une guerre religieuse totale contre tous les infidèles38, y compris les non-combattants39, ce verset a préséance sur 124 autres, moins agressifs. Il laisse toutefois entendre que la guerre doit cesser dès que les idolâtres acceptent de se convertir. La référence à la prière et à l’aumône rappelle d’ailleurs deux des cinq grands principes de l’Islam. Aussi, la conversion à l’Islam rejoint un autre pilier de la religion musulmane, qui dit que nul autre que Dieu ne peut être adoré et que Mahomet est le prophète de Dieu40. Les commentateurs ont tenté d’élucider pourquoi seulement trois des cinq piliers étaient représentés dans ce verset41, mais on peut sans doute expliquer cette lacune par le fait que les deux autres principes, soit jeûner pendant le mois de Ramadan et effectuer le hajj (pèlerinage à La Mecque)42, ne s’appliquent pas dans ce contexte. Les trois exigences posées dans ce verset sont donc considérées comme une indication rudimentaire de l’obéissance à l’Islam, du moins dans sa manifestation extérieure. Pour appuyer ce point de vue, on peut évoquer un hadith dans lequel Mahomet impose trois conditions similaires pour faire cesser les hostilités, à la seule différence que la conversion à l’Islam est remplacée par le témoignage voulant que nul autre que Dieu ne peut être adoré43.

Si un prisonnier refuse de se convertir à l’Islam et de profiter de l’occasion qui s’offre à lui de joindre la communauté musulmane, les ravisseurs disposent de différentes options, selon les juristes. Nous avons déjà abordé la libération sans condition, la libération contre rançon et l’échange de prisonniers (sourate 47, versets 4 et 5). Le verset 9:5 et d’autres « versets du sabre » justifient quant à eux le recours à une option plus brutale, c’est-à-dire l’exécution44. Encore une fois, Mahomet a créé un précédent, car il aurait, semble-t-il, été responsable de l’exécution de quatre prisonniers de guerre45. Bien que les conditions de libération, ou la possibilité même d’une libération, n’aient pas fait l’unanimité parmi les quatre grandes écoles de droit islamique, celles-ci sont toutes d’avis que l’exécution était permise46. Des juristes sont même allés jusqu’à prétendre que l’ordre d’exécution pouvait prendre effet immédiatement, c’est-à-dire avant même que le prisonnier ait eu la chance de se convertir à l’Islam. D’autres, moins intransigeants, estimaient cependant qu’un prisonnier ne pouvait être exécuté que sous certaines conditions, notamment des raisons d’État, la nécessité d’affaiblir l’ennemi47 ou une preuve de culpabilité pour crime de guerre48.

Le Coran

Collection de la
Revue militaire canadienne

Page illuminée du Coran. 

La dernière option offerte au ravisseur est l’asservissement49, et celle-ci ne fait pas non plus l’unanimité parmi les juristes50. Certains justifient leur point de vue par les actions de Mahomet, qui aurait asservi des milliers de personnes51. Bien que le verset 9:5 et les autres versets étudiés ci-après ne fassent pas directement référence à l’asservissement, cette pratique peut être interprétée comme étant l’autre aspect de l’exécution. En effet, l’âge et le sexe des victimes entraient souvent en ligne de compte, les hommes adultes étant condamnés à l’exécution, et les femmes et les enfants, à l’asservissement. Si cette discrimination semble trouver son origine dans les pratiques arabes préislamiques, il faut néanmoins rappeler que, dans les faits, Mahomet s’est appliqué avec zèle à briser les vieilles coutumes au sein de la communauté musulmane naissante52. Tout porte à croire que cette entorse à la règle résulte plutôt du fait que Mahomet, se refusant à tuer femmes et enfants53 et se trouvant dans l’impossibilité de les libérer, n’avait d’autre choix que de les asservir54.

Sourate 9, verset 29

« Faites la guerre à ceux qui ne croient point en Dieu ni au jour dernier, qui ne regardent point comme défendu ce que Dieu et son apôtre ont défendu, et à ceux entre les hommes des Écritures qui ne professent pas la vraie religion. Faites-leur la guerre jusqu’à ce qu’ils paient le tribut de leurs propres mains et qu’ils soient soumis. »

Alors que le verset coranique 9:5 est dirigé contre les idolâtres, ce second « verset du sabre55 » s’applique plutôt aux « hommes des Écritures », c’est-à-dire à ceux qui, aux yeux de Mahomet, avaient eu une révélation, comme les juifs et les chrétiens56. En prenant de l’expansion, le régime islamique s’est buté à d’autres personnes qui refusaient de rendre les textes sacrés qu’ils avaient en leur possession et auxquelles les sanctions réservées aux idolâtres peu coopératifs ne pouvaient vraisemblablement pas s’appliquer. Le sens d’« hommes des Écritures » s’est donc peu à peu élargi afin d’inclure les zoroastriens, les hindous et les bouddhistes57. Pour éviter l’exécution ou l’asservissement, les hommes des Écritures ont donc été contraints à payer un tribut et à vivre comme des citoyens de deuxième classe. Cette dernière exigence est rendue par les expressions de leurs propres mains et qu’ils soient soumis. Bien que la signification réelle de ces expressions n’ait jamais été clairement établie, on en est venu à les interpréter comme une forme d’infériorité à laquelle étaient réduits les payeurs de tribut. Fait intéressant, Reuven Firestone avance l’hypothèse que le terme hommes des Écritures était absent du verset original, étant donné que les juifs comme les chrétiens croient en Dieu et au Jugement dernier. Si cette hypothèse est exacte, le verset s’appliquerait alors aux idolâtres58, et deux des tout premiers exégètes en ont compris que les idolâtres pouvaient être astreints à payer un tribut59. Cette interprétation est toutefois incompatible avec le mouvement activiste contre les idolâtres, qui a fini par dominer60.

Sourate 2, verset 189

« Combattez-les jusqu’à ce que vous n’ayez point à craindre la tentation, et que tout culte soit celui du Dieu unique. S’ils mettent un terme à leurs actions, plus d’hostilités. Les hostilités ne seront dirigées que contre les impies. »

Ce verset, interprété comme un ordre de combattre jusqu’à l’hégémonie de l’Islam, véhicule ni plus ni moins l’idée que les idolâtres n’ont qu’à rendre les armes pour que le combattant musulman cesse les hostilités. Dans cette optique, le terme impies peut tout simplement avoir été entendu au sens d’agresseurs. Cette idée entre encore une fois en contradiction avec l’activisme acharné dirigé contre les idolâtres (sourate 9, verset 5). Cela dit, on comprend mieux pourquoi les commentateurs ont donné à l’expression mettent un terme à leurs actions le sens d’abandonner l’idolâtrie, de se convertir à l’Islam et pourquoi ils ont utilisé le terme impies pour qualifier ceux qui refusent de se convertir61. Le verset devient alors, en termes pratiques, l’équivalent du verset 9:5. Peut-être que l’interprétation traditionnelle qu’en font les exégètes a été influencée par le commentaire encyclopédique d’al-Tabari, qui dit que : « même si les idolâtres rendent les armes, les musulmans sont encore tenus de les combattre jusqu’à ce qu’ils deviennent musulmans62. »

Un imam

Gracieuseté de Auteur Productions http://www.3faiths1god.com

Imam faisant la prière, dans le documentaire Three Faiths, One God: Judaism, Christianity, Islam.

Concilier les contradictions : les concepts classiques et modernes

Il existe une contradiction frappante entre la première série d’extraits examinés dans le présent article, qui s’oppose aux mauvais traitements des prisonniers de guerre, et la seconde, qui inclut les non-combattants. Pour tenter de donner un sens aux diverses références à la guerre, les exégètes musulmans ont entrepris, à partir du VIIIe siècle, de les réunir dans un même cadre conceptuel. Ce cadre présente une évolution graduelle des principes de guerre dictés par le Coran et, à ce titre, il retrace les quatre phases historiques de la vie de Mahomet et des plus anciennes communautés musulmanes. Au cours de la première phase, Mahomet et ses disciples montraient une tendance à la non-confrontation, compte tenu de leur relative faiblesse au sein d’une Mecque hostile. La deuxième phase s’amorce après la hijra (migration) à Médine; il y règne un certain climat de sécurité. Les révélations qui sont alors faites à Mahomet ordonnent, à lui et à ses disciples, de livrer une guerre uniquement défensive contre leurs ennemis de La Mecque. Voyant qu’une riposte défensive ne suffisait plus, ils n’avaient d’autre choix, pour assurer leur survie, que de piller les caravanes de La Mecque63. C’est donc à la troisième phase qu’ils obtiennent la permission de déclencher les hostilités, conformément aux règles de conduite préislamiques. Au cours de la quatrième et dernière phase, les révélations prennent cette fois-ci un ton moins modéré, au point de permettre une guerre religieuse totale, à mesure que les musulmans gravissent les échelons du pouvoir64. Ainsi, les extraits du Coran qui réservent aux prisonniers un traitement modéré relèveraient de la deuxième ou de la troisième phase, tandis que les « versets du sabre » appartiendraient sans aucun doute à la quatrième phase. Comme elles représentent les toutes dernières révélations reçues sur le sujet, les déclarations de la quatrième phase sont considérées comme normatives et immuables; elles permettent donc de régler la question de savoir lequel de tous ces versets consignés dans le droit canon doit avoir préséance65.

Au quatrième chapitre de son ouvrage intitulé Jiha~d, Reuven Firestone avance une autre explication, moins schématique que celle présentée au paragraphe précédent. Il a déjà été mentionné que le Coran échappe pratiquement à tout contexte historique. Il faut donc garder à l’esprit que le cadre fonctionnel présenté ci-dessus, aussi convaincant qu’il puisse paraître, n’est rien de plus qu’une construction mentale qui relève de la spéculation et qui tente d’expliquer des événements vieux d’au moins 800 ans. Les divers passages du Coran qui traitent de la guerre ne sont donc pas nécessairement organisés selon une évolution temporelle; ils représentent encore moins le point de vue de l’ensemble de la communauté musulmane à l’une ou l’autre des périodes de l’histoire. Bien au contraire, la communauté, loin d’être aussi monolithique que le portrait qu’en tracent les exégètes, a embrassé différents points de vue sur la guerre, y compris sur le traitement des prisonniers de guerre et des non-combattants. Ainsi, les diverses déclarations de Mahomet sur la question, telles qu’elles sont présentées dans le Coran, reflètent les différents courants de pensée qui l’ont influencé à diverses époques. Par conséquent, on n’a pas nécessairement assisté à un durcissement graduel de l’opinion durant le règne de Mahomet. Des membres de la communauté auraient plutôt adhéré à différents points de vue pendant, et même après, le règne du prophète et la période coranique. La position extrémiste des commentateurs pourrait n’être rien d’autre que le reflet de l’opinion et des pratiques qui existaient à l’époque et qu’ils ont transposées à la période coranique. En conséquence, et c’est probablement là que la contribution de Reuven Firestone prend toute son importance, aucun passage du Coran n’a préséance sur un autre, et les réformateurs contemporains qui cherchent à modérer les aspects plus radicaux de l’Islam renaissant trouveront dans le Coran autant d’arguments pour défendre leur thèse que pour la réfuter.

Conclusion

À la lumière des récents événements, il semble que le commandement qui ordonne de tuer les infidèles « jusqu’à en faire un grand carnage » (Coran 47:4) soit, sinistrement, le plus respecté à l’heure actuelle. C’est une réalité qui est difficile à nier. L’histoire militaire de l’Islam contient assurément certains précédents spectaculaires, en particulier lors des croisades66, expéditions durant lesquelles les armées musulmanes ont combattu les envahisseurs européens sur leur terre natale. De l’avis de bon nombre de spécialistes du monde musulman, l’histoire se répète sans aucun doute en Irak et en Afghanistan. Toutefois, on peut tirer de ces événements une série d’exemples de toutes sortes. À ce propos, le discours qui suit est fort éloquent; il a été prononcé par le calife Abu Bakr devant les armées musulmanes assemblées pour l’invasion de la Syrie en 632 :

« Lorsque vous envahissez un pays, ne tuez ni les vieillards, ni les enfants, ni les femmes. Ne forcez pas le stylite à déserter sa tour et ne tourmentez pas le solitaire : ils sont au service de Dieu. Ne coupez pas les arbres fruitiers, n’endommagez pas les récoltes et ne mutilez pas les animaux domestiques, peu importe leur taille. Si une ville ou un peuple vous accueillent à bras ouverts, engagez-vous solennellement à les gouverner selon les lois et les pratiques qui étaient leurs avant votre arrivée. En retour, ils consentiront à vous payer un tribut d’un montant dont vous aurez mutuellement convenu, et vous les laisserez vivre en paix leur religion dans leur propre pays. Mais faites la guerre à ceux qui ne vous font pas bon accueil. Ce faisant, assurez-vous de respecter toutes les lois et les commandements de Dieu qui vous seront dictés par la bouche de nos prophètes, faute de quoi vous risquez d’attirer la colère de Dieu67. »

Des élèves-officiers

Défense nationale, photo de Brad Lowe

Des élèves-officiers du Collège militaire royal font la prière. 

Cette ligne de conduite aurait dû être respectée à travers le monde et au cours des siècles.

Logo RMC

Brian Bertosa est un chercheur indépendant qui a publié des articles dans le Journal of Military History et dans War and Society. Il a servi pendant trois années comme réserviste dans l’Artillerie royale canadienne.

Notes

  1. Parmi les exemples les plus connus, citons le précepte chrétien qui commande de présenter l’autre joue à qui vous frappe (Matthieu, 5:39; Luc, 6:29), celui où Jésus prévient ses disciples que « tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée » (Matthieu, 26:52) et celui où Jésus ordonne à Pierre de ranger son épée dans son fourreau avant son arrestation (Matthieu, 26:52; Luc, 22:51; Jean, 18:11; à noter que seul Jean mentionne le nom de Pierre). Cependant, même Jésus n’a pas prononcé que des paroles pacifiques. Mentionnons à titre d’exemple cette phrase à tout le moins énigmatique : « je ne suis pas venu apporter la paix, mais le combat » (Matthieu, 10:34). Il aurait également ordonné à ses disciples de se procurer des épées le soir de son arrestation (Luc, 22:36, 38). (Toutes les citations sont tirées du Nouveau Testament, Montréal, Société biblique canadienne, 1971.)
  2. « Profile: Abu Musab al-Zarqawi », BBC News, le 10 novembre 2005, <http://news.bbc.co.uk/2/hi/middle_east/3483089.stm>.
  3. À moins qu’il s’agisse d’une citation ou d’une référence bibliographique, tous les signes diacritiques de l’arabe de même que les symboles ‘ (ayn) et ‘ (hamza) ont été volontairement omis, car ils n’influencent pas la prononciation française des noms et des mots arabes.
  4. Theodor Nöldeke, « The Koran », Encyclopaedia Britannica, 1891, tire de Ibn Warraq (dir.), The Origins of the Koran: Classic Essays on Islam’s Holy Book, Amherst, Prometheus Books, 1998, p. 62-63. Comme l’explique l’auteur, certains vont même jusqu’à affirmer que le Coran est inhérent à Dieu et est donc, à ce titre, « éternel » et « intemporel » (p. 63).
  5. Les hadiths sont de brèves anecdotes rapportant les paroles et les actions de Mahomet; ils forment une imposante littérature (Reuven Firestone, Jiha~d: The Origin of Holy War in Islam, New York, Oxford University Press, 1999, p. 94).
  6. Les écoles Hanafi, Hanbali, Maliki et Shafii sont devenues les écoles orthodoxes faisant autorité dans la tradition sunnite au XIe siècle (Sherman A. Jackson, « Domestic Terrorism in the Islamic Legal Tradition », The Muslim World, vol. 91, no 1, 2001, p. 295).
  7. Reuven Firestone, « Conceptions of Holy War in Biblical and Qur’~anic Tradition », Journal of Religious Ethics, vol. 24, no 1, 1996, p. 109-110.
  8. À compter du deuxième millénaire avant Jésus-Christ, ils apprennent à lire et à écrire d’abord à l’aide de scripts qu’ils importent, puis utilisent ceux qu’ils fabriquent eux-mêmes (Robert G. Hoyland, Arabia and the Arabs: from the Bronze Age to the Coming of Islam, Londres et New York, Routledge, 2001, p. 78-79).
  9. Entre autres exemples, notons Annals of the Apostles and the Kings, de l’historien al-Tabari (ca. 838-923), traduit par Franz Rosenthal et coll., The History of al-Tabari-, 39 volumes, Albany, State University of New York Press, 1985-1999.
  10. Voir Jackson, p. 306-307 (note no 5) et p. 309 (note no 52) pour connaître les pièges dans lesquels les amateurs risquent de tomber lorsqu’ils entreprennent l’étude du droit islamique.
  11. Troy S. Thomas, « Prisoners of War in Islam: A Legal Inquiry », The Muslim World, vol. 87, no 1, p. 44-53.
  12. Thomas prétend, entre autres choses, que son article remet en doute la croyance occidentale selon laquelle l’Islam se propage par la force (p. 53).
  13. Majid Khadduri, War and Peace in the Law of Islam, Baltimore, Johns Hopkins Press, 1955.
  14. Voir la note no 6.
  15. Voir la note no 5. En 2002, ce livre a été réimprimé en format de poche, comme beaucoup d’autres ouvrages sur l’Islam qui seraient restés sur les tablettes n’eurent été des attentats terroristes perpétrés aux États-Unis en septembre 2001. Dans cet ouvrage, l’auteur reprend en détail certaines notions coraniques abordées dans son article intitulé « Conceptions of Holy War in Biblical and Qur’~anic Tradition » (voir la note no 7).
  16. Firestone, Jiha~d, p. 99.
  17. Firestone, Jiha~d, p. 70.
  18. Firestone, « Conceptions of Holy War », p. 108.
  19. Firestone, Jiha~d, p. 47 et p. 69.
  20. La fin du verset 5, non reproduite ici, est hors de propos. Tous les extraits du Coran sont tirés de Kasimirski (trad.), Le Coran, Paris, Garnier-Flammarion, 1970.
  21. Thomas, p. 47; lire aussi Khadduri, p. 127.
  22. Thomas, p. 51.
  23. Thomas, p. 47. Khadduri (p. 127) souligne que le calife Abu Bakr, successeur de Mahomet, s’opposait à la libération contre rançon, ce qui laisse croire qu’il approuvait la libération sans condition.
  24. Thomas, p. 51.
  25. Thomas, p. 50-51.
  26. Thomas, p. 51.
  27. Khadduri, p. 127-128.
  28. Thomas, p. 49.
  29. Firestone, Jiha~d, p. 161 (note no 84).
  30. Thomas, p. 52.
  31. Thomas, p. 50.
  32. Firestone, Jiha~d, p. 63. En fait, les termes idolâtre et infidèle sont interchangeables dans le Coran. Parmi les autres groupes que les musulmans doivent combattre, citons les « hommes des Écritures » (sourate 2, verset 109) jusqu’à ce qu’ils paient le tribut, les « hypocrites » (sourate 9, verset 73), ceux qui disent avoir la foi mais qui, en réalité, s’opposent à Mahomet et à la communauté musulmane et enfin les musulmans qui oppriment d’autres musulmans.
  33. Firestone, Jiha~d, p. 56 et p. 154 (note no 68).
  34. Thomas, p. 48
  35. Thomas, p. 48.
  36. Thomas, p. 50.
  37. Firestone, Jiha~d, p. 62 et p. 89.
  38. Voir la note no 32 concernant la synonymie entre idolâtre et infidèle. Se considérant comme les détracteurs par excellence de l’idolâtrie, les musulmans croient que toutes les autres confessions relèvent à divers degrés de l’idolâtrie, en particulier dans le cas des juifs.
  39. Firestone, Jiha~d, p. 63 et p. 89.
  40. Firestone, Jiha~d, p. 63.
  41. Firestone, Jiha~d, p. 62.
  42. Arthur Goldschmidt fils, A Concise History of the Middle East, 5e édition, Boulder, Colorado et Oxford, Westview Press, 1996, p. 43-44.
  43. Firestone, Jiha~d, p. 63.
  44. Khadduri, p. 127; Thomas, p. 47.
  45. Thomas, p. 49.
  46. Thomas, p. 47.
  47. Khadduri, p. 127.
  48. Thomas, p. 49.
  49. Khadduri, p. 128; Thomas, p. 48.
  50. Thomas, p. 47.
  51. Khadduri, p. 131. Il a également libéré des milliers de personnes, mais il exigeait souvent qu’elles se convertissent d’abord à l’Islam (Thomas, p. 48).
  52. Firestone, Jiha~d, p. 87-88.
  53. Firestone, Jiha~d, p. 56; Khadduri, p. 129; Thomas, p. 48.
  54. L’emprisonnement à perpétuité, un autre sort réservé aux prisonniers, n’est pas une option retenue par les juristes et pouvait en fait être considéré comme une forme d’asservissement.
  55. Firestone, « Conceptions of Holy War », p. 111.
  56. Firestone, « Conceptions of Holy War », p. 112.
  57. Thomas, p. 47.
  58. Firestone, Jiha~d, p. 64 et p. 89.
  59. Firestone, Jiha~d, p. 161 (note no 81).
  60. Firestone, Jiha~d, p. 89.
  61. Firestone, Jiha~d, p. 86.
  62. Al-Tabari, Commentaire, neuvième livre, p. 250, tiré de Firestone, Jiha~d, p. 160 (note no 74). Le titre intégral de cet ouvrage d’al-Tabari a été volontairement omis, car il ne peut en aucun cas être confondu avec ses annales.
  63. Goldschmidt, p. 33-34.
  64. Firestone, « Conceptions of Holy War », p. 108-109; lire du même auteur, Jiha~d, chapitre 3.
  65. Firestone, « Conceptions of Holy War », p. 110-111.
  66. Parmi les exemples les plus marquants, citons le massacre des pèlerins de Pierre l’Ermite en 1096 (Zoé Oldenbourg, The Crusades, traduit par Anne Carter, New York, Pantheon Books, 1966, p. 85) et l’exécution par Saladin de tous les Templiers et Hospitaliers faits prisonniers lors de la bataille de Hattin en 1187 (Oldenbourg, p. 422-423).
  67. Chronicle of AD 1234, article 47, texte no 13, tiré de Andrew Palmer, The Seventh Century in the West-Syrian Chronicles, traduit par Sebastian Brock, préface de Robert Hoyland, Liverpool, Liverpool University Press, 1993.