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Histoire militaire

Blindés canadiens passant à travers Ortona, toile de Charles Comfort

MCG CN122451

Blindés canadiens passant à travers Ortona, toile de Charles Comfort.

Assimiler l’expérience du combat urbain – les Canadiens à Ortona

par Ian Gooderson

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Introduction

La meilleure façon de connaître son ennemi est de le combattre, car la bataille révèle ses méthodes et tactiques et montre les diverses façons d’en venir à bout. Une telle expérience chèrement acquise par un nombre relativement restreint de personnes doit être soigneusement évaluée, et il faut assimiler et diffuser les leçons qu’on en tire pour s’assurer que ceux qui n’ont pas encore été mis à l’épreuve soient mieux préparés à relever un défi semblable. S’appuyant sur un épisode de la campagne d’Italie au cours de la Seconde Guerre mondiale, le présent article démontrera comment des soldats canadiens ont fourni aux armées alliées et à leurs services d’entraînement de précieux renseignements sur une forme de combat jusque-là absente de leur expérience de guerre contre les Allemands : le combat urbain. En décembre 1943, après des semaines d’âpres combats pour franchir la rivière Moro, la 1re division canadienne de la 8e armée britannique capturait la ville portuaire d’Ortona, sur la côte italienne de l’Adriatique. Deux bataillons de la 2e brigade d’infanterie, le Loyal Edmonton Regiment et le Seaforth Highlanders Regiment, avec leurs unités d’appui, étaient les principaux effectifs engagés. Cette bataille a fait 275 victimes parmi les Canadiens, dont 141 ont perdu la vie1.

C’est à Ortona que les Alliés ont été confrontés pour la première fois à une zone densément bâtie que les Allemands avaient transformée en position de défense où ils allaient mener non seulement un combat d’arrière-garde, mais une bataille défensive prolongée. La bataille d’Ortona s’est avérée inestimable en ce qu’elle a permis aux Alliés d’apprendre des Allemands des techniques de combat urbain, et cette expérience fut marquée par plusieurs autres faits saillants. À la défense de la ville se trouvaient certains des soldats allemands les plus compétents et motivés de tous les fronts : les hommes de la 1re division de parachutistes, dont les bataillons étaient déployés sur le théâtre des opérations dans le but de renforcer les secteurs névralgiques du front allemand en Italie. Contrairement à leurs ennemis, les soldats canadiens n’avaient aucune expérience de ce genre de combat et très peu d’entraînement à cette forme d’engagement, ce qui ne les a pas empêchés d’avoir le dessus dans cette bataille. En effet, ils se sont rapidement adaptés à ces conditions de combat qu’ils connaissaient peu; ils ont inventé et mis en pratique les méthodes qui leur ont permis de remporter cette victoire.

La rivière Moro et Ortona

Carte de Christopher Jackson

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Le champ de bataille

Ortona est une petite ville d’à peine 500 mètres de largeur, bordée à l’est par la falaise qui surplombe le port et à l’ouest par un profond ravin; son approche ne pouvait s’effectuer que par le sud, ce qui en faisait une position de défense urbaine potentiellement très forte. Ses maisons de pierre offraient aussi de formidables centres de résistance. Dans les vieux quartiers du nord de la ville se dressait la cathédrale San Tommaso, entourée de vieilles demeures de deux ou trois étages dont le rez-de-chaussée n’était souvent qu’une seule grande pièce sans fenêtre bordant une rue pavée, étroite et sombre. De nombreuses maisons étaient dotées d’une cave profonde reliée à ses voisines par des passages souterrains. Les murs du château qui dominaient le port étaient trop affaiblis par les séismes et les tunnels de chemin de fer pour être un des éléments clés de la défense de la ville. Au sud, les maisons plus modernes et les entrepôts étaient disposés en quadrilatères réguliers, mais les rues étaient si étroites que les immeubles, la plupart de quatre étages, se touchaient presque. L’église Santa Maria di Constantinopoli se dressait au sud-est de la ville. La plus importante route de la côte, la route 16, traversait Ortona du sud au nord, devenant le corso Vittorio Emanuele, la rue principale de la ville et l’une des rares avenues assez larges pour que des chars d’assaut puissent y circuler. Les attaquants avaient peu de choix : en entrant dans la ville par le sud, ils étaient forcés de se concentrer sur le corso. L’ennemi pouvait alors les canaliser facilement vers d’excellents « champs de massacre » sous le feu dominant de ses tirs le long de l’avenue et dans les trois grandes places de la ville qui sont, partant du sud, la Piazza della Vittoria à l’entrée de la nouvelle ville, la Piazza Municipale reliant la ville moderne à l’ancienne, et la Piazza San Tommaso, près du château2. L’alternative, pour les attaquants, aurait été de se battre dans les rues transversales, étroites et encaissées. Et ç’aurait été, de toute façon, la seule méthode qui aurait permis de libérer la ville de ses défenseurs, au prix d’un combat acharné nécessitant un nombre suffisant de fantassins pour capturer et sécuriser la ville, pâté de maisons par pâté de maisons.

La ville d’Ortona

collection de la RMC

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Évaluation des défenses allemandes

Une des caractéristiques de la défense fut le fait que, n’ayant pas la possibilité d’ériger de réelles fortifications comme des casemates de béton et d’acier, les Allemands ont improvisé avec ce qu’ils avaient sous la main. Les bâtiments de pierre de la ville, surtout dans les vieux quartiers, étaient assez solides pour assurer la protection des défenseurs et de leur matériel. Les ingénieurs allemands ont bloqué les intersections et les rues en démolissant les coins des immeubles, puis en entassant les débris pour dresser des barricades. Ces tas de décombres, empilés assez haut pour empêcher la progression des chars, s’avéraient aussi difficiles à escalader pour les soldats, qui s’exposaient au feu ennemi s’ils tentaient de grimper. Lorsque les Canadiens s’approchaient d’un carrefour, ils constataient que les édifices de chaque côté étaient détruits, ce qui les empêchait d’accéder à un point de vue surplombant les positions allemandes. En face, les coins des deux immeubles encadrant l’autre côté de l’intersection étaient aussi démolis, et les débris formaient un barrage en travers de la rue. Seuls les coins de ces immeubles étaient détruits; le reste était à peu près intact et, aux étages, les Allemands avaient disposé des batteries de mitrailleuses dont le champ de tir couvrait la rue et les pavés sur lesquels s’avançaient les Canadiens. Ils avaient également hissé des canons antichars jusqu’aux étages supérieurs pour couvrir ces approches. Les Canadiens ont rapporté qu’ils ont vu au moins deux pièces de 88 mm démontées puis remontées par les Allemands dans ces positions. Dans certains cas, les barricades de rues recelaient une mitrailleuse ou un canon antichar bien dissimulé. Plusieurs canons étaient aussi embusqués dans les rues transversales de manière à couvrir l’intersection et à surprendre les blindés canadiens. La plupart des carrefours de la ville étaient ainsi protégés par des positions de tir comportant deux ou trois canons antichars qui s’appuyaient mutuellement. En outre, les parachutistes allemands se servaient efficacement de leurs nombreuses mitrailleuses. Les défenseurs avaient aussi réparti des positions de tir dans les rues qui menaient aux intersections et dans les maisons qui les bordaient.

L’utilisation de mines fut une autre caractéristique importante de la bataille d’Ortona. Les espaces découverts, comme l’esplanade qui séparait la ville du port, étaient abondamment semés d’un mélange de mines antichars et de mines anti-personnel. À mesure que l’on s’avançait dans la ville, les défenses devenaient de plus en plus complexes et étaient conçues de manière à former un réseau serré de centres de résistance. Au sol, ceux-ci étaient cachés dans les décombres d’immeubles entiers qui avaient été démolis pour s’affaisser dans la rue et la bloquer. On avait ensuite creusé les débris pour aménager deux ou trois nids de mitrailleuses. Ces derniers étaient à leur tour protégés par des mitrailleuses situées aux étages des bâtiments environnants. Les amas de débris recelaient également des mines antichars dont certaines étaient munies d’une ficelle attachée au détonateur, ce qui permettait aux parachutistes, cachés plus loin, de les faire exploser à distance quand un attaquant s’approchait. L’effet était dévastateur, car la déflagration se trouvait décuplée par l’explosion des autres mines avoisinantes qu’elle provoquait. La menace des mines faisait en sorte que les chars canadiens ne pouvaient foncer à travers les barricades tant qu’on n’avait pas inspecté et déminé ces obstacles. Les Allemands placèrent aussi des mines contre les murs des maisons et, en les faisant sauter à distance, ils pouvaient provoquer l’effondrement de la maçonnerie. Ils parvenaient ainsi à bloquer la voie, à ouvrir une brèche dans un immeuble ou encore à décrocher d’un engagement et couvrir leur repli vers une autre position lorsque, à un endroit, la situation tactique se retournait contre eux. Même les décombres étaient semés de mines antichars souvent mêlées à des mines antipersonnel, et les parachutistes allemands utilisaient abondamment les mines de bois italiennes que ne pouvaient déceler les détecteurs de mines métalliques employés par les Canadiens.

Les Allemands ont en outre disposé çà et là des pièges ingénieux. Par exemple, un démineur qui retirait une mine pouvait déclencher l’explosion d’une seconde mine cachée sous la première, ce qui ralentissait considérablement le déminage et rendait le processus périlleux. Mais les pièges les plus dangereux étaient ceux cachés dans les bâtiments inoccupés ou récemment abandonnés par les parachutistes qui y ont placé des pièges en prévision de leur repli de cette position. Les entrées obscures de nombreuses maisons, tout comme les escaliers, recelaient des fils de détente prêts à faire exploser des mines ou des charges dès qu’une botte imprudente s’y accrochait. Les soldats canadiens n’osèrent plus défoncer une porte à coups de crosse de fusil ou de botte, de peur que les portes elles-mêmes fussent piégées. Ils se sont vite rendu compte que la pire façon d’entrer dans un édifice pendant ces combats, c’était par la porte. Et une fois à l’intérieur, il ne fallait surtout pas ramasser des objets attrayants, comme une arme allemande abandonnée, un porte-documents ou une bouteille de vin, encore moins se fier à la plomberie des maisons équipées de toilettes à chasse d’eau. Les mêmes précautions s’appliquaient aux objets qui traînaient parmi les débris jonchant les rues. Des immeubles entiers étaient truffés d’explosifs que les Allemands pouvaient faire sauter à distance quand les Canadiens y pénétraient ou dès que leurs propres parachutistes quittaient les lieux. L’un des pièges utilisés par les parachutistes et que les Canadiens n’ont pas toujours su déjouer était de procéder à l’évacuation d’une maison dans l’espoir que les attaquants, voyant cela, s’y précipiteraient. Dès que les Canadiens envahissaient les lieux, les Allemands déclenchaient les charges d’explosifs entassées au sous-sol.

L’unité tactique de base de la défense allemande était l’équipe de serveurs de mitrailleuses légères, qui, selon les rapports, étaient également dotés d’un ou deux lance-grenades, ce qui indique la confiance que les parachutistes accordaient à ce genre d’arme. Ces équipes se sont battues avec acharnement, parfois jusqu’au dernier homme, mais, quand elles le pouvaient, elles se repliaient sur d’autres positions préparées. Les Canadiens remarquèrent que les parachutistes abandonnaient parfois des positions offrant de bons champs de tir au profit de l’effet de surprise, retenant leur feu tant qu’ils n’étaient pas sûrs de tuer leurs cibles. Lors des combats de maison à maison, les Allemands postaient leurs mitrailleuses au fond des pièces de manière à couvrir les fenêtres et, si possible, les portes. Ils ne tiraient qu’une fois les soldats canadiens entrés dans la pièce. Souvent, même après l’explosion d’une grenade, les Allemands survivants capables de tirer continuaient de le faire jusqu’à ce que les Canadiens se rendent maîtres des lieux. Ces derniers reconnurent que la discipline de feu des parachutistes était excellente. Tous les escaliers menant aux étages supérieurs étaient d’éventuels pièges mortels, car les Allemands installaient des mitrailleuses au sommet afin d’abattre quiconque essayait de monter3. Une tentative d’ascension des escaliers pouvait aussi bien entraîner une pluie de grenades lancées de l’étage. Outre les petits groupes tactiques, de nombreux parachutistes se battaient isolément, et certains tireurs embusqués étaient équipés de fusils munis d’une lunette de visée. Les immeubles, les toits et les tas de décombres leur offraient d’innombrables positions de tir, et un seul tireur pouvait ainsi contrôler un vaste territoire. Il n’avait qu’à choisir ses cibles une à une, se concentrant sur les officiers, les sous-officiers et les signaleurs, et à changer fréquemment de position pour ne pas être repéré. Les Canadiens ont aussi remarqué que les parachutistes étaient bien approvisionnés en grenades, car ils ne se gênaient pas pour en lancer dans les rues, sans vraiment viser, afin de retarder l’avancée des attaquants. Il est même arrivé que les Canadiens, après avoir déminé un tas de débris, voyaient s’étaler sur le pavé devant eux d’autres mines, lancées par les parachutistes à partir des fenêtres avoisinantes. À l’évidence, les parachutistes allemands étaient très versés dans l’art du combat de rue et savaient transformer systématiquement des rues, des pâtés de maisons et même des bâtiments isolés en centres de résistance. L’expérience était un atout, et il se trouvait sûrement parmi les parachutistes des vétérans qui avaient appris à se battre dans les rues en Russie4.

La bataille d’Ortona: des combats urbains

Les archives nationales du Canada (ANC) PA-114482

La bataille d’Ortona fut marquée par des combats urbains acharnés pour chaque pâté de maison.

À la bataille d’Ortona, les Allemands utilisèrent aussi deux nouvelles armes antichars portatives puissantes, le Panzerschreck (« la terreur des chars »), un lance-roquettes de 88 mm à charge perforante, et le Panzerfaust (« casseur de chars »), un lance-grenades à charge perforante. Toutes deux étaient capables de mettre hors d’état de marche un char Sherman, et chacune était un exemple du type d’armes antiblindés de conception simple, produites en série, qui équipaient en nombre croissant les troupes allemandes. Les parachutistes faisaient également usage de quelques lance-flammes portatifs. Malgré leur portée de 50 mètres, ces armes, que les Canadiens dédaignaient, ne causaient que très peu de dégâts, mais on admettait tout de même qu’elles avaient un effet démoralisant. Les armes plus lourdes comme les mortiers, l’artillerie et même les quelques chars qui appuyaient les parachutistes de leurs tirs furent toutes postées aux limites nord d’Ortona, et aucun char allemand ne s’aventura dans les rues de la ville.

En plus de leurs tactiques défensives et de leur armement, les défenses allemandes à Ortona se distinguèrent aussi par le nombre d’effectifs déployés pour combattre ainsi que par leur capacité de se déplacer et de se ravitailler. Les Canadiens furent d’abord confrontés au 2e bataillon du 3e régiment parachutiste de la Luftwaffe, qui assuma le gros de la défense jusqu’au 24 décembre, alors que les pertes et l’épuisement, s’ajoutant au fardeau croissant de l’attaque canadienne, amenèrent le général Heidrich, qui commandait la 1re division parachutiste, à engager ses réserves divisionnaires, le 2e bataillon du 4e régiment parachutiste. La nature rapprochée des combats de rue a fait en sorte que la bataille ne pouvait être dirigée de plus haut qu’au niveau de la section ou de l’escadron, ce qui rendait trompeuse toute référence aux bataillons ou même aux compagnies. On estime à guère plus de 100 le nombre de parachutistes en action dans la ville à quelque moment que ce soit, les autres étant au repos dans les caves et surtout dans les tunnels ferroviaires ou en cours de redéploiement5. Les Canadiens trouvaient difficile de suivre les mouvements des Allemands et de déterminer avec précision l’importance de leurs effectifs. Les secteurs que l’on croyait avoir dégagés étaient infiltrés à nouveau par des tireurs embusqués et des équipes de mitrailleurs qui se frayaient un chemin à travers les décombres, par des passages souterrains ou par des tunnels dont les Canadiens ignoraient l’existence. Ces déplacements se faisaient surtout la nuit, quand ni l’un ni l’autre côté ne cherchait délibérément à engager le combat, car c’était difficile à contrôler et chacun savait qu’il risquait de tuer un soldat ami ou d’être abattu par un de ses propres frères d’armes. Les parachutistes se déplaçaient ainsi, ni vus ni connus pendant un certain temps du moins, d’un immeuble à l’autre, à travers des pâtés de maisons entiers, pour relever des camarades ou apporter des munitions et du ravitaillement. Puis, les Canadiens découvrirent les petits trous, à peine assez grands pour qu’un homme puisse s’y faufiler, que les Allemands avaient aménagés entre les pièces et les maisons, certains étant simplement dissimulés derrière des meubles. C’est par ces passages que les parachutistes parvenaient à s’infiltrer dans des immeubles et à réoccuper du terrain à l’arrière des positions canadiennes, obligeant nos soldats à se battre de nouveau pour reconquérir les lieux, jusqu’à ce qu’ils aient appris à déceler et à boucher ces trous.

Des paras allemands capturés passent devant un blindé Sherman

Archives nationales du Canada (ANC) PA-152835

Des paras allemands capturés passent devant un blindé Sherman du Three Rivers Regiment à Ortona le 23 décembre 1943.

Évaluation d’une bataille urbaine

Un rapport canadien de la bataille décrit le combat de rue comme étant un art qui se maîtrise grâce à l’entraînement, à une discipline rigoureuse et à une planification soigneuse ou au prix d’une expérience amère6. Ce dernier constat s’applique plutôt à la bataille d’Ortona, car les Canadiens n’avaient pas été formés exprès pour relever ce genre de défi et les combats urbains n’étaient pas une priorité des écoles d’infanterie. Un commandant de compagnie du Loyal Edmonton Regiment, dont les troupes ont mené la plupart des combats à Ortona, dira même plus tard que, si ces écoles leur avaient enseigné quoi que ce soit à propos des combats de rue, les hommes l’avaient oublié au moment de la bataille7.

Les rapports insistaient sur la nécessité de mettre au point un plan détaillé et bien structuré pour libérer une ville tenue par l’ennemi. À Ortona, ce plan ne sera élaboré qu’une fois les combats engagés et la nature de la bataille comprise. Les Canadiens ont également souligné l’importance des opérations de reconnaissance avant la bataille, précisant qu’il fallait prévoir du temps pour remplir ces conditions primordiales. Or, on ne fera que très peu de reconnaissance avant la bataille d’Ortona et on se rendit compte assez tard que les Allemands occupaient la ville en force et étaient prêts à se battre. Les photos de reconnaissance aérienne furent jugées essentielles, et les Canadiens en ont largement profité, ces photos étant distribuées à tous les échelons jusqu’aux commandants de section. Nos soldats ont cependant été désorientés par ces combats de rue et, avec tous ces bâtiments et points de repère systématiquement démolis au préalable par les Allemands ou détruits pendant les combats, une connaissance du plan d’ensemble de la ville s’avéra inestimable. On avait donc besoin d’un grand nombre de photos aériennes, et tous les commandants devaient avoir le temps de les étudier. Les combats urbains prennent du temps, et ce sera un des thèmes récurrents des évaluations de la bataille d’Ortona. Les renseignements provenant des patrouilles et des vols de reconnaissance photographique ont permis l’élaboration d’un plan d’attaque répartissant la ville en secteurs. Les Canadiens furent d’avis qu’une ville bien défendue devait être libérée secteur par secteur, chacun étant attribué à un effectif précis. Ces soldats devaient effectuer un ratissage systématique et progressif de la ville en s’avançant dans une même direction sans aucune déviation qui puisse permettre aux Allemands de s’infiltrer dans les secteurs déjà inspectés et présumés sûrs et de ralentir la progression des troupes.

Les combats urbains étaient aussi une tâche qu’il fallait confier à des troupes fraîches. « Cela exige davantage d’initiative de la part des commandants de section, et même de la part de chaque homme, que toute autre forme de combat », souligne un rapport canadien8. Voilà une interprétation sensée de l’expérience d’Ortona, car les combats de maison à maison, de pièce à pièce, sont l’affaire de petits groupes, de deux hommes ou même d’un seul. Dans de telles conditions, on peut donner des instructions pour la capture d’un pâté de maisons ou d’un seul immeuble, mais une fois le combat engagé, la prise de décisions tactiques incombe rapidement aux échelons inférieurs. La nécessité d’engager des troupes fraîches témoignait de l’expérience difficile vécue par les unités canadiennes qui se battaient sans relâche depuis la traversée de la rivière Moro. D’autant plus que la transition aux combats de rue et à un modèle de bataille très différent de ce que les Canadiens avaient connu jusque-là s’est faite soudainement et de manière largement inattendue, sans période d’adaptation psychologique. Les effets se sont fait sentir à tous les niveaux, car, tandis que les fantassins s’adaptaient aux combats dans les maisons, à travers les bâtiments et dans des rues étroites, les officiers de tous grades devaient s’habituer à un rythme de bataille différent. Un des aspects les plus remarquables des combats de rue tient en effet à leur cadence, celle-ci étant très différente de celle des autres formes de combat d’infanterie. « On ne peut trop insister sur le fait que, une fois engagé dans un combat rapproché au cœur d’une ville, il faut être prêt à sacrifier la vitesse », fait remarquer un rapport. Ne pas accepter cela aurait eu pour conséquence des pertes écrasantes ainsi que l’épuisement des réserves et des approvisionnements. C’est pourquoi les Canadiens préconisèrent un seul plan et un ensemble de directives couvrant l’avenir immédiat et considéraient « inutile de donner des ordres trop ambitieux ». Par ailleurs, on ne devait pas laisser la présence de civils altérer les plans, bien qu’on se soit assuré que tout ce qui pouvait être fait pour eux avait été fait9. En réalité, les combats de rue ne peuvent être précipités et, si l’on tente d’en accélérer le rythme, on s’expose à la défaite. De cette expérience a émergé une série de principes de planification et de préparation à l’attaque d’une ville défendue, qui témoignent de la nature graduelle et prolongée de cette forme de combat :

  • Diviser la ville en secteurs et assigner une compagnie d’infanterie et ses armes d’appui à la capture de chaque secteur.

  • Répartir chaque secteur en objectifs désignés de pelotons.

  • Ne progresser qu’en petites étapes bien définies à l’intérieur des secteurs et consolider chacune d’elles avant d’amorcer la prochaine.

  • Purger et consolider chaque secteur avant de s’attaquer au secteur suivant.

  • Ne jamais céder le terrain conquis.

  • Apporter les munitions et les approvisionnements dans des dépôts situés le plus près possible des troupes au combat10.

L’énoncé de ces principes s’accompagne d’une méthodologie plus vaste couvrant chaque étape et chaque niveau d’une bataille urbaine, de la planification initiale à la prise de contrôle d’une ville, en passant par les actions que doivent accomplir les divers pelotons et les diverses sections pour capturer un immeuble. Il s’agit là d’une tentative perspicace, et plutôt réussie, pour interpréter la confusion chaotique d’une bataille urbaine. À partir de l’expérience d’Ortona, on a élaboré un modèle né de l’épreuve du feu, une sorte de manuel comportant un guide des méthodes tactiques, d’usage des armes et de coordination de l’infanterie et des armes d’appui sur un champ de bataille urbain.

La compagnie B du  Loyal Edmonton Regiment

photo PA 116852 des ANC

La compagnie ‘B’ du Loyal Edmonton Regiment en train d’avancer.

L’entrée dans la ville

Répétons-le, l’expérience d’Ortona l’a montré, la transition d’une forme de combat à une autre est difficile, et les commandants doivent posséder une bonne connaissance de la situation afin d’organiser les bataillons et les sous-unités pour les combats de rue et de faire monter les armes d’appui à temps. Cette transition s’est faite lorsque les Canadiens ont pris pied dans la ville, et les évaluations subséquentes ont indiqué qu’il s’agissait là de la dernière fois où les armes d’appui furent employées conformément au modèle de bataille qui prévalait jusque-là. Pour l’assaut d’incursion initial dans un secteur choisi de la ville, on comptait utiliser tous les types de tirs d’appui, y compris l’artillerie, pour ouvrir une brèche permettant aux troupes d’assaut de pénétrer dans les premiers bâtiments, pour isoler par le feu ce secteur des renforts allemands et pour le soustraire aux tirs ennemis.

Après cela, on croyait que l’artillerie serait peu utile. Les combats de rue exigeaient des armes de soutien rapproché comme les mitrailleuses moyennes, les mortiers, les chars et les canons antichars. Ces armes devaient être intégrées au plan de tir précédant la première attaque, mais, une fois que les soldats avaient assuré leur position dans un premier immeuble ou pâté de maisons aux limites de la ville, il fallait rapidement amener ces armes à la première ligne de feu. On avait surtout immédiatement besoin à l’avant de canons antichars, mais, puisque leurs véhicules tracteurs pouvaient difficilement avancer à cause des mines et des tirs allemands, on devait les tirer à bras d’hommes sur les 100 derniers mètres, au moins, jusqu’à la position requise11. Une fois les attaquants établis dans les premiers immeubles et leurs armes d’appui acheminées jusqu’à eux, la bataille urbaine pouvait commencer. À partir de ce moment, dit un rapport, la bataille se transforma en un sinistre combat d’infanterie, les canons antichars et les mortiers aidant du mieux qu’ils pouvaient12. Des soldats du génie et des sapeurs accompagnaient les fantassins pour désamorcer les pièges allemands et effectuer les démolitions nécessaires à l’assaut.

Le contrôle de la bataille urbaine

Les Canadiens estimaient que, une fois la conquête de la ville commencée, il serait impossible d’assurer le contrôle direct et complet des combats à quelque niveau supérieur à la section d’infanterie13. Les objectifs assignés aux compagnies, pelotons et sections devenaient le cadre de contrôle de la bataille. Les compagnies et les pelotons devaient disposer de bases d’appoint, dotées d’une réserve de munitions, et leurs emplacements devaient être connus de tous. On établit des postes de contrôle, et les commandants de compagnies et de pelotons, suivant un horaire précis, communiquaient au quartier général du bataillon les renseignements essentiels sur la bataille, comme les positions atteintes par les soldats de première ligne et les objectifs capturés. « Il est absolument indispensable que le commandant de bataillon reçoive un flot constant de renseignements exacts et à jour14 », insiste-t-on dans un rapport canadien. L’expérience d’Ortona a démontré qu’il est possible d’arriver à comprendre ce qui se passe dans la confusion d’une bataille urbaine. Cependant, il y aurait à l’évidence des problèmes, surtout en ce qui a trait aux communications, les lignes risquant d’être coupées et les signaleurs devenant la cible des tireurs embusqués. On s’est rendu compte que les postes radio no 38 n’étaient pas pratiques pour les combats de rue, bien qu’aucun rapport n’indique si c’est en raison de leur format encombrant (ils pèsent près de six kilos) qui ralentit les mouvements du soldat ou si c’est (plus probablement) à cause des difficultés de transmission et de réception dans un lieu densément bâti15. Quoi qu’il en soit, les Canadiens ont dû se fier davantage aux messagers pour transmettre les renseignements, une affectation périlleuse dans cet environnement urbain infesté de tireurs embusqués.

Seaforth Highlanders dans la partie ouest d’Ortona

photo PA 154938 des ANC

Une des rues étroites que les Seaforth Highlanders du Canada eurent à traverser en se rendant à la partie ouest d’Ortona.

Le fantassin et son arme

« On a vu que plus un homme est allégé pour se battre, mieux il se bat16... »

– Déductions canadiennes tirées des combats
de rue d’Ortona

Les combats de rue ne sont pas faits pour le fantassin lourdement chargé, et les Canadiens l’ont vite compris. Les attaquants laissèrent donc leurs sacs aux bases d’appoint établies par leur compagnie ou leur peloton; ceux-ci leur seraient ensuite rapportés par le peloton de réserve une fois leur objectif capturé et assuré. Outre la nécessité de se déplacer rapidement et sans encombre, les Canadiens insistaient sur l’importance de bouger silencieusement dans le contexte des combats de maison à maison et, surtout, de pièce à pièce; on décida que les bottes de caoutchouc ou même les espadrilles constituaient les chaussures les plus appropriées pour ces conditions. L’expérience pratique a aussi révélé que, lorsque les fantassins se servent d’explosifs pour défoncer les étages supérieurs d’un immeuble, les parachutistes qui s’y trouvent ont tendance à croire qu’il s’agit de tirs d’obus ou de mortier et ne s’attendent pas à une attaque venant des toits. Par contre, le claquement des bottes de soldats trahit immanquablement l’approche des attaquants17.

Les rapports canadiens sur l’efficacité des armes indiquent que les combats de rue sont des batailles de grenades. La grenade no 36 est même décrite sans équivoque comme étant « le fondement de toute l’attaque18 ». Les combats sont si rapprochés qu’il est généralement impossible d’utiliser d’autres sortes d’explosifs puissants, et il importe que chaque fantassin transporte autant de grenades qu’il peut. Pour ce faire, la meilleure technique était de porter le blouson de cuir de l’armée avec la ceinture de toile à l’extérieur, ce qui permettait au soldat de transporter entre six et huit grenades dans son blouson sans risquer de tirer les goupilles. Il pouvait aussi y mettre les chargeurs de rechange de son fusil mitrailleur ou de son arme automatique légère19. Une autre grenade abondamment utilisée dans cette bataille fut la grenade fumigène no 77, dont on se servait pour créer un écran de fumée derrière lequel les fantassins se dissimulaient pour traverser des espaces couverts par les armes allemandes, particulièrement lorsqu’ils s’apprêtaient à attaquer un immeuble ou un pâté de maisons. En général, on transportait ces grenades accrochées dans le dos pour réduire les risques de graves brûlures au phosphore en cas de détonation prématurée. Les sapeurs qui accompagnaient les troupes d’assaut étaient armés de grenades antichars un peu plus puissantes, qui servaient de charges de démolition portatives pour forcer l’entrée des immeubles ou pour faire sauter les centres de résistance allemands. La puissance de feu en situation de combat rapproché provenait avant tout du fusil mitrailleur léger Bren de la section d’infanterie et de la mitraillette Thompson. Les Canadiens soutenaient que les soldats engagés dans des combats de rue devaient être équipés de ces armes et s’en servir pour monter à l’assaut dans le sillage des grenades. Cependant, la plupart des fantassins étaient armés de leur fusil de combat ordinaire, mais les évaluations subséquentes de la bataille n’en firent qu’implicitement mention en parlant des tireurs embusqués. À ce chapitre, les Canadiens ont rapporté que leurs tireurs étaient très utiles, non seulement comme tireurs cachés, mais aussi pour occuper des postes d’observation avancés20. Ces hommes provenaient surtout du peloton de réserve qui tenait la base d’appoint plutôt que du peloton d’assaut. Une des armes ayant acquis ses lettres de noblesse à Ortona a été le lance-bombes antichars PIAT, d’utilité douteuse dans son rôle d’origine, mais que les Canadiens ont néanmoins jugé « inestimable ». Ils l’utilisèrent pour tirer dans les maisons afin de réduire au silence les centres de résistance et y pénétrer, ainsi que pour faire sauter les tas de décombres minés ou recelant des nids de mitrailleuses allemandes. Le mortier d’infanterie, pas assez portatif pour les combats de rue, a quand même servi. Le mortier de 50 mm pouvait être conduit à l’avant pour offrir un appui rapproché aux troupes d’assaut; on s’en servit pour créer des écrans de fumée et ainsi soustraire les attaquants au feu des Allemands qui pouvaient tirer sur eux à partir des immeubles, et aussi pour faire sauter les tas de débris à coups de projectiles explosifs et ainsi dégager la voie. Les mortiers de 75 mm étaient plus lourds : chacun pesait plus de 56 kilos et il fallait trois hommes pour le transporter en première ligne. Beaucoup moins faciles à manœuvrer que les autres, ces mortiers étaient évidemment moins utiles comme armes d’appui rapproché. On ne les installait que là où l’on trouvait une bonne position pour leur plate-forme et on s’en servait pour isoler de leurs renforts les Allemands qui occupaient un bâtiment sur le point d’être attaqué.

Les chars d’assaut et les canons antichars fournissaient un appui rapproché plus puissant; la coordination entre ceux-ci et l’infanterie s’est avérée efficace et a donné de bons résultats. Cependant, les chars avaient de la difficulté à manœuvrer en un terrain urbain encombré. À Ortona, ils ont été plus efficaces comme casemates mobiles, car, trop vulnérables aux mines et aux armes antichars allemandes pour foncer devant l’infanterie, ils restèrent à l’arrière pour tirer, faisant sauter les centres de résistance avec leurs canons et couvrant les troupes d’assaut du feu de leurs mitrailleuses Besa. Les liaisons entre les chars et l’infanterie ont été bonnes grâce aux perfectionnements apportés par la division canadienne durant la bataille de la Moro. À Ortona, les commandants de chars se rapportaient régulièrement aux postes de contrôle de l’infanterie pour obtenir des directives21. Les chars travaillaient en étroite collaboration avec les canons antichars, chacun couvrant l’autre quand il s’avançait pour appuyer l’infanterie. Les chars se sont également révélés d’une grande utilité pour apporter les munitions et les approvisionnements aux soldats à l’avant, car, bien qu’on utilisât aussi des jeeps et d’autres véhicules de transport, leur vulnérabilité obligeait à les garder loin des zones de combat. Pâté de maisons par pâté de maisons, rue par rue, les canons antichars étaient tirés à bras d’hommes pour suivre l’avancée des fantassins. Vers la fin, quelques canons tirant des obus de dix-sept livres (7,7 kilos) se sont joints à la bataille. Par contre, ce sont surtout les canons tirant des obus de six livres (2,7 kilos) qui assurèrent l’appui rapproché, tirant de puissants obus explosifs à travers les fenêtres et les portes avant l’assaut afin d’anéantir les défenseurs, et servant également à faire sauter les pièges et les mines. Ils tiraient aussi sur les coins des maisons derrière lesquels on soupçonnait la présence de mitrailleuses et de canons antichars allemands. Enfin, on s’en servit pour raser les barricades et pour lancer des obus perforant le blindage afin d’ouvrir des brèches dans les murs des immeubles que les attaquants voulaient envahir. Les soldats indiquaient alors leur cible aux canonniers à l’aide de pistolets lance-fusées, d’obus de mortier fumigènes ou de grenades fumigènes. Même si les combats de rue étaient surtout le travail des fantassins, les évaluations subséquentes ont mis en évidence le fait que la victoire d’Ortona fut attribuable au travail d’équipe de toutes les armes.

Les tactiques de capture d’une ville

Chaque attaque distincte contre un pâté de maisons faisait partie d’une attaque plus vaste en profondeur, les pelotons faisant la rotation entre les troupes d’assaut et les troupes de réserve. Une fois qu’un pâté était capturé, le peloton de tête établissait une base d’appoint et consolidait sa position, transformant celle-ci en centre de résistance contre toute tentative de contre-attaque des Allemands : on cherchait les pièges, les mines à retardement et les « trous de souris » par lesquels les parachutistes pourraient ressurgir. Le peloton de réserve prenait ensuite la relève des combats pour capturer le pâté de maisons suivant. On a reconnu que la méthode enseignée à l’entraînement, qui consistait à faire avancer deux pelotons à la fois, chacun occupant un côté de la rue et s’appuyant réciproquement, se révéla sensée en pratique22. Un peloton qui attaquait une maison d’un côté de la rue se trouvait couvert par le peloton qui était de l’autre côté, tandis que les tirs d’appui isolaient l’immeuble derrière un écran de feu et de fumée23. On s’est rendu compte qu’en général, quand un bâtiment ou un pâté de maisons était capturé, les Allemands abandonnaient le pâté de maisons qui lui faisait face de l’autre côté de la rue24, ceci afin de préserver l’intégrité de leurs défenses lorsque leurs champs de tir interconnectés, qui s’appuyaient les uns les autres, étaient ainsi désorganisés. Pâté de maisons par pâté de maisons, secteur par secteur, le processus d’extraction de l’ennemi se poursuivait, les pelotons avançant « à saute-mouton » à travers les immeubles. Lorsqu’un secteur désigné était capturé et sécurisé, une autre compagnie prenait le relais pour attaquer le secteur suivant. La compagnie qui tenait le secteur capturé y établissait une base et organisait les tirs d’isolation par le feu et la fumée du prochain secteur à attaquer. Tout ce processus aide à comprendre pourquoi les rapports insistent sur le fait que les combats de rue exigeaient beaucoup de temps et qu’on ne pouvait précipiter les choses sans en payer chèrement le prix.

Les Canadiens décrivirent deux méthodes pour déloger l’ennemi d’un bâtiment. La plus répandue consistait à prendre la maison d’assaut et à la capturer pièce par pièce. Ceci devait se faire de haut en bas, insistèrent-ils fortement, plutôt que de bas en haut. Selon un rapport, « on s’est rendu compte que le dégagement d’une maison de bas en haut s’avérait excessivement coûteux et que chaque Allemand tué par les Canadiens qui montaient nous coûtait un de nos hommes25 ». L’assaut d’un édifice à partir du rez-de-chaussée est précisément la forme d’attaque contre laquelle les parachutistes allemands ont configuré leurs défenses. Une fois acquise l’expérience de ce genre de combat, les Canadiens ont refusé de se plier aux tactiques des Allemands. Lorsqu’ils avaient capturé une maison ou un pâté de maisons, les attaquants s’introduisaient dans l’immeuble voisin en faisant sauter des puits d’accès dans le toit ou en défonçant le mur mitoyen aux étages supérieurs. Ils se servaient alors de « ruches » (petites charges explosives posées contre le mur) ou de grenades plus puissantes portées par les sapeurs. Les rapports appelèrent cette méthode « perçage de trous de souris » ou « perçage de maisons ». Une fois à l’intérieur, les soldats progressaient vers les étages inférieurs, lançant des grenades no 36 dans chaque pièce avant d’y entrer. Les escaliers étaient souvent trop dangereux pour qu’on s’y aventure, même à partir d’en haut. C’est pourquoi on choisissait généralement de défoncer les planchers à coups d’explosifs, puis de lancer des grenades dans la pièce en-dessous26. Pendant ce temps, le peloton d’appui et les armes lourdes couvraient de leurs tirs les fenêtres de l’immeuble d’en face tout en surveillant toutes les issues par lesquelles les parachutistes auraient pu tenter de s’échapper.

La première maison d’un pâté devait toutefois être attaquée de bas en haut, on n’avait pas le choix. Dans ce cas, il fallait inspecter à fond toutes les pièces du rez-de-chaussée avant de s’engager dans l’escalier. Quand les soldats faisaient irruption dans un immeuble, aidés par les tirs des armes lourdes d’appui telles que les canons antichars et les chars eux-mêmes, ils lançaient des grenades dans chaque pièce du rez-de-chaussée. Certains grands édifices à plusieurs étages étaient trop imposants pour qu’on s’attaque aux niveaux supérieurs une fois le rez-de-chaussée capturé, le risque de pertes importantes excluant toute tentative de se battre pour se frayer un passage jusqu’au sommet. Cette situation a donné lieu à la deuxième méthode principale utilisée pour déloger les Allemands : démolir complètement l’immeuble sans avoir à se battre d’une pièce à l’autre. Lorsque le rez-de-chaussée était sécurisé, les sapeurs apportaient des explosifs, souvent entassés dans des bidons d’eau récupérés des Allemands, et disposaient ces charges judicieusement de manière à faire sauter le tout. Les troupes d’assaut et les sapeurs se retiraient alors et déclenchaient l’explosion. Le tas de décombres qui en résultait était ensuite inspecté sous couvert des chars, des mitrailleuses et des canons canadiens. Il arrivait aussi qu’on démolisse un édifice à coups de canons de chars et antichars, puis qu’on donne l’assaut à l’édifice en ruines sous couvert de leur feu27.

Renforts avançant le long du saillant d’Ortona, toile de Lawren P. Harris,

MCG 12712

Renforts avançant le long du saillant d’Ortona, toile de Lawren p. Harris.

Dans un combat rapproché, d’une pièce à l’autre dans des espaces étroits, l’initiative, la rapidité de mouvement, l’acuité des sens et la vitesse des réflexes se sont révélées les éléments déterminants de la réussite et de la survie. Les Canadiens ont indiqué que, une fois engagés dans l’attaque d’un pâté de maisons, il n’était pas question de s’arrêter pour soigner les blessés. C’est seulement après avoir complètement sécurisé un pâté de maisons que les soldats pouvaient aller chercher les blessés et les ramener au rez-de-chaussée, où on leur administrait les premiers soins. De là, les brancardiers les évacuaient vers les postes de contrôle, première étape de leur retour vers l’arrière. Il n’était pas prudent, non plus, de laisser des immeubles capturés sans surveillance. La consolidation des positions était vitale, même si cela nécessitait une ponction des forces destinées au combat. On estimait qu’il était essentiel de laisser au moins deux sentinelles de garde dans chaque immeuble capturé et de s’assurer que chaque point d’entrée probable était bien couvert. Autrement, les parachutistes revenaient harceler les Canadiens de l’arrière et saper l’attaque en cours, ce qui obligeait à recommencer toute l’opération coûteuse de capture des lieux. Cette affectation de sentinelles revêtait une importance particulière la nuit, lorsque les commandos d’infiltration allemands s’activaient. Toutefois, les Canadiens ont fait remarquer que cette tâche ne devait pas être confiée à des hommes qui avaient tiré au fusil mitrailleur dans des endroits fermés pendant la journée, car ils étaient temporairement sourds28. Il s’agit peut-être là d’un détail, mais c’est justement de tels détails que dépendait la survie des hommes, parfois même l’issue des batailles. Ainsi, aucun aspect de l’expérience acquise en matière de combats de rue ne devait être négligé.

Conclusion

Au cours de la bataille d’Ortona, les Canadiens ont innové, improvisé et exploité avec succès les effets de leurs armes personnelles et des armes d’appui dans des circonstances généralement imprévisibles. Après une semaine de combats dans la ville, la division canadienne est devenue, au sein de la 8e armée, le groupe d’experts reconnus en matière de combats de rue. En prévenant les Alliés qu’ils devaient s’attendre à de nouvelles batailles de ce genre, la bataille d’Ortona comportait de sérieuses implications. En Angleterre, des armées surtout composées de formations qui n’avaient pas encore été mises à l’épreuve se préparaient à créer le « deuxième front » principal, dans le nord-ouest de l’Europe. Ils pouvaient s’attendre à y rencontrer des forces de défense allemandes tout aussi acharnées et désespérées. La bataille d’Ortona méritait donc qu’on l’étudiât soigneusement, ce qu’ont fait les responsables de l’entraînement de toutes les armées alliées29. Les comptes rendus canadiens ont joué un rôle essentiel et ils demeurent à ce jour une intéressante étude de cas au chapitre de l’évaluation d’une expérience de combat.

L’analyse, les opinions et les conclusions offertes dans l’article qui précède sont celles de l’auteur uniquement et ne représentent pas forcément les positions du Collège d’état-major des services interarmées de l’Académie de la défense du Royaume Uni ou de toute autre agence gouvernementale.

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Ian Gooderson, Ph. D., est maître assistant au Département d’études de la défense du King’s College de Londres et enseigne au Collège d’état-major des services interarmées de l’Académie de la défense du Royaume-Uni. Il se spécialise dans l’étude de l’histoire militaire de la Seconde Guerre mondiale et s’intéresse tout particulièrement aux opérations interarmées et au rôle des forces aériennes.

Notes

  1. Lieutenant-colonel G. W. L. Nicholson, The Canadians in Italy, Imprimeur de la reine, Ottawa, 1956, p. 324. Les données sur les pertes sont tirées de cet ouvrage.
  2. La description de la ville est tirée des textes suivants : Nicholson, p. 324-325; Fred Gaffen, Ortona: Christmas 1943, Musée canadien de la guerre/Balmuir Books, Ottawa, 1988, p. 18-19; Mark Zuehlke, Ortona: Canada’s Epic World War Two Battle, Douglas & McIntyre, Vancouver, 2004, p. 36-39. L’impressionnant compte rendu de Zuehlke, riche en détails, est une source de référence essentielle pour ceux qui étudient cette bataille.
  3. La principale mitrailleuse allemande était la MG 42 à tir rapide.
  4. Zuehlke (p. 283) souligne que certains parachutistes ont combattu à Leningrad et dans les premières phases de la bataille de Stalingrad.
  5. Ibid., p. 268.
  6. Canadian Report: Experiences from Fighting in Ortona, dans op. cit., TNA WO 232/17.
  7. Colonel (alors major) J. R. Stone, cité dans Gaffen, p. 37-38.
  8. Canadian Deductions from Ortona Street Fighting, Archives nationales du Royaume-Uni, TNA WO 232/17.
  9. Street Fighting (autre rapport fondé sur l’expérience des Canadiens à Ortona), Archives nationales du Royaume-Uni, TNA WO 32/11458.
  10. Ibid.
  11. Ibid.
  12. Ibid.
  13. Canadian Deductions from Ortona Street Fighting.
  14. Ibid.
  15. Street Fighting.
  16. Ibid.
  17. Further Notes on House and Street Fighting, DMT/49/MT1, Archives nationales du Royaume-Uni, TNA WO 232/17.
  18. Street Fighting. La grenade no 36 pèse environ 68 grammes et peut être lancée d’une main sur une distance de 25 à 35 mètres. En explosant, elle éclate en quelque 80 fragments de shrapnel, créant une zone de danger d’une vingtaine de mètres. Dans un endroit clos comme une chambre, son effet mortel risque d’être décuplé. Voir Chris Ellis et Peter Chamberlain, Handbook of the British Army 1943 (originellement U.S. Army Publication TM 30-410, 1943), Arms & Armour Press, Londres, 1976, p. 141-142.
  19. Street Fighting.
  20. Ibid.
  21. Canadian Deductions from Ortona Street Fighting.
  22. Street Fighting.
  23. Ibid.
  24. Canadian Deductions from Ortona Street Fighting.
  25. Street Fighting.
  26. Further Notes on House and Street Fighting.
  27. Canadian Report: Experiences from Fighting in Ortona.
  28. Canadian Deductions from Ortona Street Fighting.
  29. Nicholson, op. cit.

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