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Opérations militaires

Le philosophe Sun Tzu

collection de la RMC

Sun Tzu

Opérations psychologiques : comprendre le plan psychologique d’une guerre

par Ryan Clow

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Introduction

Au cours de l’Histoire, nombre de philosophes et de techniciens militaires se sont intéressés non seulement au plan physique de la guerre, mais aussi aux plans politique, économique et psychologique (aussi appelé le moral). Si, pour Sun Tzu, l’art de la guerre est régi par cinq facteurs fondamentaux, incluant le climat et le terrain, il considère également le plan politique (à savoir le contexte élargi dans lequel la guerre se déroule) comme le premier fondement. Il ajoute : « [R]emporter cent victoires en cent batailles n’est pas le comble du savoir-faire. Soumettre l’ennemi sans le combattre, voilà le summum de l’habileté1. » Sur une note plus contemporaine, le général Vo Nguyen Giap2, fin stratège et tacticien militaire nord-vietnamien, a déclaré :

« [P]our nous, le concept de stratégie unique n’existe pas. Nous avons toujours opté pour une synthèse à la fois diplomatique, militaire et politique. Et c’est pourquoi l’offensive du Têt visait de multiples objectifs. Il s’agit là de notre plus grande victoire : changer la perception des États-Unis. Même si l’offensive du Têt était principalement dirigée contre les Sud-Vietnamiens, elle a eu un plus grand effet sur la population des États-Unis. Jusqu’alors, les Américains croyaient qu’ils pouvaient gagner la guerre. Après, ils savaient qu’ils ne s’en sortiraient pas vainqueurs. Le président Lyndon Johnson a été obligé de réduire ses activités militaires et d’entamer les pourparlers de paix3. »

Si les guerriers modernes ont appris à faire des principes de surprise et d’élan des éléments fondamentaux du plan physique de la guerre, ils semblent ignorer ce que sont les opérations psychologiques au sens large. Au dire de grands guerriers, cela sous-entend que la prise en compte de ces autres plans requiert une attention particulière en raison de leur complexité, réelle ou perçue, et de leurs effets sur l’état final général.

Le plan psychologique transcende les divers échelons de commandement :

Stratégique : pour influencer le contexte global de l’information, généralement pour atteindre des objectifs politiques.

Opérationnel : pour avoir une incidence sur la zone d’opérations interarmées afin d’assurer une cohérence entre les objectifs nationaux et ceux de la coalition.

Tactique : pour appuyer des zones d’opérations interarmées particulières afin de donner une autonomie d’action au commandant tactique4.

Les opérations psychologiques peuvent représenter, pour le commandant tactique, un moyen d’agir sur le plan psychologique d’une guerre. Toutefois, pour être vraiment efficace, ce type d’opérations doit reposer sur les trois facteurs fondamentaux suivants :

  • une compréhension des principes clés des opérations psychologiques;
  • une compréhension des auditoires cibles;
  • une compréhension de la façon d’évaluer l’efficacité des opérations.

Contexte

Les opérations psychologiques, ou les aspects fondamentaux des opérations psychologiques modernes, sont connues sous de nombreux autres noms, y compris ceux de guerre psychologique, de guerre politique et même de propagande5. Selon les érudits, leurs origines remontent à la Sacrée Congrégation de propagande Fide, une institution missionnaire fondée par l’Église catholique de Rome pour lutter contre la Réforme protestante6. Pour leur part, les praticiens de l’histoire militaire ont souvent tourné en ridicule les opérations psychologiques.

Toutefois, ce type d’opérations a fini par faire partie intégrante du théâtre de la guerre, tout particulièrement au siècle dernier7. Les opérations psychologiques modernes ont en effet vu le jour lors de la Première Guerre mondiale, sous l’initiative de Lord Beaverbrook, un pseudo-aristocrate canadien, et de Lord Northcliffe, son contemporain britannique8. Le terme propagande a acquis son sens péjoratif au cours de l’après-Grande Guerre, et c’est là que la propagande alliée, qui avait réussi à diaboliser l’ennemi, a été examinée à la loupe9. Pourtant, comme le souligne Taylor, il est bon de se demander pourquoi un procédé de persuasion conçu pour mettre fin aux combats et ainsi sauver des vies se voit marqué d’un tel stigmate10.

La Seconde Guerre mondiale est sans l’ombre d’un doute l’âge d’or des opérations psychologiques, le concept de guerre totale ayant permis la création d’agences de propagande étatiques et leur intégration à l’arsenal de bataille, devenant ainsi des composantes essentielles de celui-ci. Si de nombreux ouvrages ont été consacrés aux efforts déployés par la machine de propagande de masse, établie sous le IIIe Reich, par les Britanniques (le ministère de l’Information et la Direction des opérations spéciales) ainsi que par leurs contreparties américaines (l’Office of War Information), peu mentionnent l’importante contribution du Canada au chapitre des opérations psychologiques11 (notamment par le truchement de la Commission d’information en temps de guerre). Les opérations psychologiques ont continué d’évoluer en tant qu’outil de guerre dans les années qui ont suivi ce grand conflit mondial.

La propagande fut l’arme de prédilection dans la guerre psychologique tant chez les Alliés que chez les puissances de l’Axe au cours de la Seconde guerre mondiale, comme en témoignent les posters suivants :

Propagande des Alliés durant la Seconde guerre mondiale

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Propagande des Alliés durant la Seconde guerre mondiale

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Propagande des pays de l’Axe durant la Seconde guerre mondiale

MCG 19810934-002

Propagande des Alliés durant la Seconde guerre mondiale

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Propagande des Alliés durant la Seconde guerre mondiale

MCG 19710135-079

Propagande des pays de l’Axe de la Seconde guerre mondiale

MCG 19710132-007

Plus récemment, les unités d’opérations psychologiques organisées ont joué un rôle important dans les guerres modernes, que ce soit au Vietnam, en Irak (durant l’opération Tempête du désert et plus récemment aussi) ou encore en Afghanistan. Les opérations psychologiques ont notamment été utilisées tant sur les armées de masse modernes que sur les forces de guérilla, les combattants pour la liberté et les terroristes. De nos jours, elles sont couramment employées par les protagonistes de la « longue guerre12 », les répercussions psychologiques d’une attaque constituant une caractéristique clé des stratégies adoptées par nos ennemis (dont Al-Qaïda)13.

Le monde occidental semble avoir été plus lent que ses ennemis à prendre conscience de la puissance des répercussions psychologiques (en elles-mêmes ou comme outil de renforcement des actes physiques). Même si nombre de forces armées modernes intègrent des unités d’opérations psychologiques à leur ordre de bataille, l’incidence de ces opérations sur l’espace de combat n’a toutefois pas encore été exploitée à son plein potentiel.

Opérations psychologiques

Les opérations psychologiques ont été définies comme des activités psychologiques planifiées et menées dans le but d’influencer les impressions, les attitudes et les comportements ayant une incidence sur la réalisation d’objectifs politiques et militaires14. De toute évidence, la difficulté d’intégrer efficacement les opérations psychologiques aux tactiques militaires modernes tient à partie de la définition même de ce concept. En effet, cette définition, telle qu’elle est formulée, explique tout et rien en même temps. Il en résulte que les opérations psychologiques peuvent être perçues comme un concept obtus pour le commandant tactique qui, bien qu’il soit conscient de leur importance, ne possède pas nécessairement les connaissances nécessaires pour les exploiter à bon escient.

Afin de mieux comprendre le principe des opérations psychologiques, le commandant tactique devrait s’attarder aux deux principaux aspects de la définition, à savoir les activités psychologiques (c’est-à-dire le moyen utilisé) et les attitudes et comportements (c’est-à-dire l’objectif visé).

Activités psychologiques. Les mots, qu’ils tombent du ciel (feuillets), qu’ils soient collés sur les murs (affiches) ou qu’ils voyagent par la voie des airs (radio), ont donné de bons résultats dans nombre de guerres passées. Il n’est donc pas étonnant que ces moyens de communication viennent tout de suite à l’esprit quand on parle d’opérations psychologiques. Par contre, cette exposition limitée a contribué à alimenter une vision bornée des opérations psychologiques modernes.

Nous tendons en effet à appliquer la pensée des deux grandes guerres aux opérations psychologiques contemporaines. Nos adversaires, comme Al-Qaïda, en revanche, ont su mettre à profit les nouvelles technologies et en faire le véhicule de leurs activités psychologiques planifiées.

« Pour comprendre comment Al-Qaïda a réussi à survivre et à s’adapter depuis la guerre en Afghanistan et, surtout, pour comprendre comment il a réussi à se transformer, il importe avant tout d’examiner comment il a exploité l’Internet. L’Internet est une arme très puissante dans la conduite de la guerre au XXIe siècle. D’ailleurs, un exemple récent illustre bien l’efficacité de cette arme dans les mains d’une des plus récentes filiales d’Al-Qaïda, le groupe d’Al-Zarqaoui en Irak. En 2003, n’eût été de quelques fuites des services de renseignement américains et jordaniens, personne n’aurait su qui était Abou Moussab Al-Zarqaoui. Pourtant, ce dernier a acquis une notoriété mondiale en l’espace d’à peine un mois grâce à une combinaison d’actes d’une grande violence et d’opérations de propagande sur Internet15. »

Si l’expression activités psychologiques planifiées est utilisée aux fins de concision dans les politiques et les doctrines, le commandant tactique, pour demeurer efficace et à propos, doit faire preuve d’innovation, d’ouverture et de subtilité dans son interprétation de ce concept. De même, une interprétation plus large de ce que l’on considère comme une activité psychologique planifiée doit être adoptée.

Attitudes et comportements. En termes simples, les opérations psychologiques ont pour objectif d’essayer de modifier les attitudes et les comportements des auditoires cibles. En tant que telles, toutes les opérations psychologiques visent à atteindre trois objectifs :

  • Ébranler la volonté de l’adversaire et miner le moral et l’efficacité des troupes en semant le doute, la discordance et le mécontentement;
  • Renforcer les sentiments des auditoires cibles sympathisants;
  • Gagner l’appui des auditoires non engagés ou indécis16.

Bien que l’état final des opérations psychologiques soit de modifier les attitudes et les comportements, celles-ci doivent s’inscrire dans un contexte élargi, car les changements sont indissociables de la nature humaine. Dans la plupart des cas, les répercussions des opérations psychologiques ne sont pas immédiates et se font généralement sentir avec le temps. Les résultats sont rarement aussi faciles à quantifier que le décompte des corps après un combat cinétique.

Quand le commandant tactique élabore son plan d’opérations psychologiques, il doit connaître les principes fondamentaux de ce type d’activité afin d’en évaluer les avantages, les inconvénients, les options et les limites. Sans une solide compréhension de ces principes (le comment et le quoi), il ne pourra tirer le maximum de ce puissant outil.

Terroristes

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Le terroriste comme multiplicateur de forces dans les opérations psychologiques : des militants du Hamas.

Auditoires cibles

Opinion

La compréhension de l’opinion représente la pierre angulaire des changements d’attitudes et de comportements ainsi que la pièce maîtresse de toute planification d’opérations psychologiques requérant un maximum d’attention. En d’autres termes, pour modifier les attitudes et les comportements, il importe de bien comprendre les facteurs qui influencent la façon dont une personne se forge une opinion et, par conséquent, la façon dont elle réagira dans une situation donnée. La planification des opérations psychologiques exige une bonne somme d’ingéniosité, d’analyse et de temps afin d’obtenir l’effet désiré sur un auditoire cible.

Le soldat moderne est non seulement un technicien expert en son art, mais il est également le produit des normes sociales de sa société – parfois presque à l’excès. À cet égard, notons que nous avons souvent tendance à interpréter les comportements d’autrui en fonction de notre propre expérience et de les juger en fonction des attitudes et des comportements que nous considérons comme acceptables. Dans bien des cas, cet ethnocentrisme et les partis pris qui lui sont inhérents nous empêchent de saisir une situation correctement. Il importe de reconnaître et d’éviter ce genre de processus mental, car il serait erroné de croire que les autres pensent et réagissent comme la majorité des Occidentaux. La culture, les codes, les normes, le langage et l’histoire – pour ne nommer que ces quelques facteurs – ont contribué à créer un monde hétérogène. Les habitants des diverses régions ont adapté leurs attitudes et leurs comportements en fonction de leur environnement et de l’expérience collective. Cela revient à dire que, pour les comprendre, nous devons apprendre à penser comme eux.

Le célèbre théoricien Walter Lippmann a conçu un modèle de modification des attitudes et des comportements qui se fonde sur la façon dont sont perçus les attitudes et les comportements. Selon Lippmann, l’erreur consiste à croire qu’il existe une volonté commune. Cela voudrait dire qu’un groupe de personnes issues du même milieu social fondera son action sur une seule et même opinion partagée17.

Lippmann suggère toutefois que les gens se forment des opinions (images dans la tête) en intégrant les stéréotypes (terme qu’il a lui-même inventé) pour donner un sens au monde. Les gens peuvent ainsi ordonner une situation d’une façon qui leur permet de réagir. Il ajoute que, peu importe ce que nous considérons comme vrai, nous le prenons pour l’environnement lui-même18. Les images que les gens se font d’eux-mêmes, des autres, de leurs besoins, de leur raison d’être et de leurs relations forment l’opinion publique. Ces images dictent la façon dont réagissent des groupes donnés19. Bref, si les gens partagent le même contexte social, ils peuvent avoir des attitudes et des comportements semblables ou différents selon leurs opinions ou leur interprétation d’une situation donnée.

La transformation de l’organisation Al-Qaïda en l’idéologie Al-Qaïda illustre bien la théorie de Lippmann. La mission d’Al-Qaïda consistait à recréer un califat musulman, c’est-à-dire une confédération transnationale. Pour ce faire, Oussama Ben Laden a encouragé des terroristes de tout horizon – des gens issus de la classe moyenne américaine, des musulmans européens et de jeunes musulmans démunis du Moyen-Orient – à commettre des actes de terrorisme partout dans le monde. Même si ces personnes ont des origines et des expériences de vie différentes et, en conséquence, devraient avoir des opinions reflétant la ‘volonté générale’ de leur contexte social, force est de constater que ce n’est pas le cas. Les messages soigneusement rédigés par Oussama Ben Laden sur les persécutions occidentales ont harmonisé les attitudes et les comportements de ces personnes en agissant sur leurs opinions et, conséquemment, en les mettant en opposition directe avec ce qu’on pourrait attendre de leur éducation si la notion de volonté existait vraiment20.

On pourrait croire qu’une telle vision est hors de propos dans une discussion sur les opérations psychologiques militaires, alors qu’elle constitue en fait un facteur déterminant. Pour toucher un auditoire cible de façon intentionnée, les spécialistes en opérations psychologiques doivent comprendre la nature complexe de celui-ci et être prêts à investir le temps et les ressources nécessaires pour cerner son processus de formation d’opinions. À cet effet, les anthropologues, les linguistes et les historiens sont tout aussi essentiels à la conduite de la guerre que les chars d’assaut, les mitrailleuses et l’artillerie.

Délimitation

La délimitation de l’auditoire cible est un autre élément clé des opérations psychologiques modernes. Pourtant, elle semble négligée dans bien des cas, les auditoires cibles n’étant délimités que de façon rudimentaire, voire pas du tout. Les auditoires cibles des opérations psychologiques doivent cependant être circonscrits en fonction des objectifs et des effets désirés dès le début du processus de planification. L’exercice ressemble en fait à l’analyse qu’un commandant tactique ferait d’un terrain avant de concevoir son plan d’attaque.

Conformément à la doctrine des Forces canadiennes21, il existe quatre catégories d’auditoire cible :

  • Auditoire cible final : le public réel et voulu et le destinataire final du message.
  • Auditoire cible intermédiaire : les groupes faisant ou non partie de l’auditoire cible mais susceptibles d’avoir un ascendant sur l’auditoire final.
  • Auditoire cible apparent : l’auditoire qui semble être la cible du message, mais qui n’est pas nécessairement la cible réelle, intentionnée ou finale du message.
  • Auditoire cible inattendu : l’auditoire que le planificateur ne prévoyait pas joindre mais qui a reçu le message destiné à un autre auditoire.

Les auditoires cibles doivent être délimités à diverses fins pratiques, notamment pour optimiser les ressources. Il est toutefois de prime importance de respecter, dans cet exercice, un des principes fondamentaux de la guerre, à savoir la sélection et le maintien de l’objectif. À cet égard, il est maintenant accepté – sous l’influence des médias de masse, de l’examen public, des gouvernements et des avancées technologiques comme l’Internet – que les commandants tactiques investissent une quantité importante de temps et de ressources pour expliquer à la communauté internationale les actions menées sur le champ de bataille. Si la réalité géopolitique exige la tenue d’un tel exercice de relations publiques, cela ne doit pas se faire au détriment de l’efficacité des opérations psychologiques engagées.

Le commandant tactique doit savoir si les gens principalement visés par les opérations psychologiques sont ceux qui veulent vous tuer ou ceux qui n’ont pas encore choisi leur camp. Pour ce qui est du public en général, les communications stratégiques et la diplomatie, deux approches n’étant pas du ressort de la tactique, pourraient s’avérer plus appropriées. Cela ne veut pas dire que le contexte plus large ne concerne pas le commandant tactique, mais plutôt que celui-ci ne doit pas perdre de vue la tâche à accomplir. Il en va de même pour les commandants opérationnels et stratégiques. Ils doivent judicieusement jumeler leurs activités à celles des activités opérationnelles et stratégiques au moyen d’opérations d’information efficaces plutôt que d’opérations psychologiques afin d’avoir une incidence cohérente, coordonnée et directe sur le contexte d’information en général22.

Caractéristiques

Les caractéristiques de l’auditoire cible qui doivent être prises en compte dans le cadre des opérations psychologiques sont les conditions, la réceptivité et la vulnérabilité.

Conditions. On entend généralement par conditions les influences qui s’exercent sur un auditoire cible et sur lesquelles celui-ci n’a aucun pouvoir. La pauvreté, le climat ou le lieu en sont de bons exemples. Les conditions, et tout particulièrement leur incidence sur les attitudes et les comportements, doivent être clairement définies. Une campagne de persuasion finement orchestrée peut induire une réaction, et cela, en affectant une condition d’un auditoire cible particulier, puis en intervenant afin de réduire, d’améliorer ou simplement d’exploiter la condition en question par des moyens hors de la portée de cet auditoire.

Au cours des années 1940, le mouvement communiste au Vietnam a voulu utiliser la pauvreté endémique comme catalyseur afin de stimuler la propagation de l’idéologie communiste parmi les populations rurales. Le général Giap décrit comme suit la campagne de persuasion adoptée :

« Avant, nous avions des chefs qui prêchaient l’indépendance. Néanmoins, ils n’ont pas réussi à motiver les fermiers, car ils ont refusé de leur donner des rizières. Nous croyons que le socialisme peut motiver les fermiers et les ouvriers23. »

Cette approche a permis à Giap de faire des citoyens des soldats efficaces et de mettre fin au colonialisme dans les zones rurales du Vietnam. Sans vouloir jeter le discrédit sur les prouesses militaires de Giap, il a toutefois été suggéré que le succès de cette campagne tient surtout à une définition précise et à l’exploitation subséquente de la condition24.

Réceptivité. Il est indispensable de comprendre quel est le meilleur moyen de recevoir une information. Les opérations psychologiques doivent être planifiées et menées en tenant compte des divers facteurs susceptibles de jouer sur les attitudes et les comportements, qu’il s’agisse de la culture, du langage ou de l’histoire. Un message imprimé sur un simple feuillet ne sera efficace et ne donnera les résultats voulus que s’il est rédigé de manière à dépasser la simple suggestion. Il doit prendre en compte les schèmes de pensée du lecteur et la manière dont celui-ci réagira en fonction des influences exercées.

Les spécialistes américains en opérations psychologiques ont appris cette leçon durant la Seconde Guerre mondiale quand leurs tentatives pour convaincre les soldats japonais de se rendre ont été brouillées par le langage employé. Les États-Unis ont en effet obtenu un meilleur résultat en remplaçant la phrase « Je me rends » par « Je cesse de résister ». Ce faisant, ils ont nuancé leur appel en mettant plutôt l’accent sur le concept de « sauver l’honneur25 ». Dans tous les cas, il importe de choisir la méthode la plus appropriée selon l’auditoire cible et non celle qui répond aux préférences des spécialistes.

Vulnérabilité. La vulnérabilité doit être exploitée selon l’objectif et l’auditoire cible des opérations psychologiques. Si, par exemple, la cible est un chef véreux affichant une propension au vice ou si ses actions sont contraires aux normes sociales et à la culture, ces faits doivent être intégrés au message afin de provoquer la réaction désirée auprès d’un autre auditoire cible.

Durant les opérations contre-insurrectionnelles menées en Malaisie de 1948 à 1960, les Britanniques ont exploité ce genre de vulnérabilité chez les chefs des insurgés. La hiérarchie communiste désapprouvait sévèrement les relations non officielles (sexuelles) entre camarades, hommes et femmes, en mission dans la jungle. Cela n’a pas empêché nombre d’officiers d’entretenir de telles liaisons dans la jungle. De plus, les autres camarades qui ne profitaient pas de ces avantages en sont arrivés à ne plus accepter cette situation qu’ils qualifiaient d’« injuste ». Les inégalités entre les chefs et les troupes ont naturellement été pleinement exploitées26.

Pour être efficaces, les opérations psychologiques doivent reposer sur une bonne connaissance de l’auditoire cible. Sans une compréhension de la façon dont se forment les opinions, sans une prise en compte de leurs répercussions sur les attitudes et les comportements et sans une définition claire de l’auditoire cible et de ses caractéristiques, les opérations psychologiques sont non seulement vouées à l’échec mais carrément impossibles. Sans cette connaissance complète, le commandant tactique ne peut mettre au point le dispositif le mieux adapté à la zone d’opérations ni fournir la présence et le profil appropriés. Toute erreur de calcul à ce chapitre risque d’engendrer des effets non désirés, des messages variés et, par le fait même, des conséquences en cascade sur lesquelles le commandant tactique n’aura aucun pouvoir.

Général Vo Nguyen Giap

VA001467 Douglas Pike Collection, The Vietnam Archive, Texas Tech University

Le général Vo Nguyen Giap

Mesures d’efficacité

Finalement, nous devons également examiner les mesures d’efficacité des opérations psychologiques. Il importe en effet de déterminer si les opérations psychologiques ont une incidence et si cette incidence correspond à celle qui est désirée. En parlant des attitudes et des comportements, nous avons vu que les effets des opérations psychologiques se manifestent généralement sous une forme générale et sur de longues périodes. Des mesures d’efficacité rigoureuses et itératives doivent alors être adoptées pour démontrer l’efficacité continue de la chaîne de commande.

L’une des erreurs souvent commise est de quantifier les efforts déployés, ce qui revient à évaluer le rendement et non l’efficacité des opérations psychologiques. Par le passé, l’efficacité a souvent été mesurée en chiffres, par exemple en nombre de feuillets largués d’un aéronef ou de journaux distribués. Si ces chiffres permettent de prouver aux sceptiques que des opérations psychologiques ont bel et bien été menées, ils ont aussi l’effet contraire de n’associer aucun résultat tangible à un effort donné. À cet égard, des indicateurs directs ou indirects doivent donc être utilisés pour démontrer de façon concrète qu’une opération psychologique X a donné des résultats Y.

Si l’objectif est, par exemple, de renforcer l’appui envers une faction donnée, les opinions sur le groupe considéré comme une source d’information crédible (les bons ou les méchants) peuvent servir d’indicateur afin de déterminer si le soutien doit être augmenté ou réduit. Des mesures objectives et subjectives doivent être adoptées simultanément en raison de la grande variété de facteurs, allant des limites et partis pris inhérents aux techniques d’évaluation à la permissivité de l’environnement et à la nature même des opinions, comme nous l’avons vu.

Il existe deux types de mesures d’efficacité :

Mesures quantitatives : Les questionnaires et les enquêtes constituent d’excellents outils pour sonder l’opinion de grands groupes. Par contre, la validité des résultats dépend de la qualité des répondants et d’une série de facteurs, comme l’analphabétisme, l’attitude de l’administrateur et les défauts d’analyse. Malgré les erreurs de justesse inhérentes, les mesures quantitatives représentent néanmoins une source valable de renseignements si elles sont conçues avec soin.

Mesures qualitatives : Les groupes de discussion constituent un complément inestimable aux mesures quantitatives. Si un sondage permet d’obtenir une indication statistique de l’existence d’une opinion, un groupe de discussion peut offrir l’occasion d’examiner les raisons à l’origine de certaines tendances. Les groupes de discussion représentent également un excellent outil parce qu’ils sont généralement moins exigeants sur le plan des ressources. Un échantillonnage représentatif permet en effet de tirer des conclusions d’un plus petit groupe. Les mesures qualitatives peuvent, elles aussi, être faussées notamment par les barrières linguistiques, les conflits de personnalités et l’appréhension des répondants – ceux-ci pouvant être enclins à répondre ce que, selon eux, l’administrateur veut entendre, surtout si ce dernier porte arme ou uniforme. Il existe des solutions simples pour réduire les points faibles, par exemple, en ayant recours à des employés locaux, en retenant les services d’un interprète et en créant un environnement contrôlé (où les répondants sont à l’abri des regards indiscrets de leurs pairs).

Si une compréhension des auditoires cibles et des grands principes des opérations psychologiques est essentielle à l’exécution d’opérations psychologiques efficaces (une telle compréhension étant la pierre d’assise de cet art), les mesures d’efficacité sont, elles aussi, essentielles à la réussite de ces opérations, à condition qu’elles soient effectuées adéquatement au moyen de méthodes quantitatives et qualitatives. Les mesures d’efficacité constituent en fait la base nécessaire pour que tout se tienne.

Affiche de propagande montrant Osama bin Laden

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Osama Bin Laden a été une source d’inspiration pour de nombreux terroristes.

Conclusion

La guerre est un phénomène complexe. Si, pour la plupart des gens, le plan physique en constitue la représentation la plus exacte, la guerre comprend de fait des plans politique, économique et psychologique. Les opérations psychologiques sont l’une des techniques dont dispose le commandant tactique pour comprendre et modifier les autres plans d’un conflit. Le présent article s’est justement intéressé à l’un d’entre eux, à savoir le plan psychologique.

Les opérations psychologiques puisent leurs origines dans les opérations militaires. Par contre, leur efficacité a été plutôt inégale au fil des siècles. À notre époque, leur succès varié tient d’un manque de compréhension de la part des commandants tactiques. En élargissant notre compréhension des aspects psychologiques d’une guerre ainsi que certains des facteurs fondamentaux des opérations psychologiques, il est possible pour un commandant tactique d’avoir une plus grande incidence sur le champ de bataille moderne.

À la défense de nos soldats qui risquent leur vie chaque jour pour faire ce qu’ils croient juste et bien, « il est toujours plus facile de découvrir et de proclamer des principes généraux que de les appliquer27 ». Nos ennemis nous fournissent constamment la preuve qu’il est nécessaire de perfectionner notre compréhension du plan psychologique de la guerre. En adaptant leurs tactiques, leurs techniques et leurs procédures – les conséquences générales de leurs actions physiques étant appuyées et amplifiées par des multiplicateurs de force comme les opérations psychologiques –, nos ennemis ont clairement démontré qu’ils sont une force avec laquelle il faudra composer dans le cadre de la « longue guerre ». Maintenant, en sommes-nous aussi capables?

L’auteur tient à remercier le colonel J. P. de B. Taillon pour son temps, ses conseils et son soutien dans la préparation du présent article.

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Ancien soldat actuellement employé civil du ministère de la Défense nationale, Oliver Ryan Clow possède une maîtrise du Collège militaire royal du Canada et a publié plusieurs articles dans le Royal United Services Institute Journal et la Royal Air Force Airpower Review.

Notes

  1. Général Tao Hanzhang, Sun Tzu’s Art of War: The Modern Chinese Interpretation, New York : Sterling Publishing, 1987, p. 13-15.
  2. Militant politique devenu soldat, Giap a passé la majeure partie de sa vie adulte à se battre (durant la guerre d’Indochine et la guerre du Vietnam). De commandant tactique il a été promu commandant supérieur de l’armée populaire du Vietnam et a participé en tant que tel à d’importantes batailles, dont celles de Diên Biên Phu, de Khe Sanh, de Dak To et de Ia Drang et l’offensive du Têt. Pour en savoir davantage sur Vo Nguyen Giap, consulter Peter MacDonald, Giap: The Victor in Vietnam, New York : W.W. Norton & Company, 1993.
  3. MacDonald, p. 268.
  4. La doctrine des opérations psychologiques des Forces canadiennes regroupe les opérations psychologiques en trois catégories : opérations stratégiques, réponse aux crises et combat. Ces catégories sont généralement conformes aux échelons de commandement. Dans le présent article, nous avons toutefois utilisé les aspects jugés pertinents de chaque catégorie pour illustrer l’effort principal de chaque échelon.
  5. Dans ce contexte, les termes sont utilisés à titre de synonymes. Le terme propagande, comme les autres termes, est utilisé dans son sens neutre c’est-à-dire au sens de « propager une idée », sans les sous-entendus péjoratifs de mensonge et de tromperie.
  6. Philip Taylor, Munitions of the Mind, 3e édition, Manchester : Manchester University Press, 2003, p. 2-8.
  7. Philip Taylor, dans K. R. M. Short, (dir.) Film and Radio Propaganda in World War II, Knoxville : University of Tennessee Press, 1983, p. 20.
  8. « [L]a Grande-Bretagne est le pays qui, à la fin du conflit, avait remporté le plus de succès avec ses campagnes de propagande, et cela, même si en 1914 elle ne disposait d’aucune agence officielle de propagande (même dans le sens le plus large du terme). Cet impressionnant exercice a engendré la création du ministère de l’Information sous Lord Beaverbrook et du ministère de la Propagande ennemie à Crewe House sous Lord Northcliffe. » (Taylor, p. 21.)
  9. « À la fin de la Première Guerre mondiale, le gouvernement britannique considérait la propagande comme politiquement dangereuse, financièrement non justifiable et moralement inacceptable en temps de paix. [...] [A]ssociée à la subversion de la liberté de pensée, la propagande était un bon mot qui avait mal tourné. » (Taylor, p. 24-25.) En outre, Edward Bernays a écrit : « une fois l’euphorie de la victoire passée [Première Guerre mondiale], les détails sordides de la propagande menée contre les Huns ont commencé à circuler. Le terme propagande a alors été largement condamné par la presse, non pas comme s’il s’agissait d’une terrible offensive menée contre notre culture par les Prussiens ou les communistes, mais, ce qui est pire, par nos propres propagandistes. » (Propaganda, New York : IG Publishing, 2005, p. 28.)
  10. Taylor, Munitions of the Mind, p. 8.
  11. Pour un compte rendu détaillé sur la Commission d’information en temps de guerre, voir Gary Evans, John Grierson et l’Office national du film, The Politics of Wartime Propaganda, Toronto : University of Toronto Press, 1984. Pour un sommaire complet des opérations psychologiques menées à l’étranger par la Commission d’information en temps de guerre, voir Oliver Ryan Clow, « Ottawa Calling: Canadian Psychological Warfare, 1939-1945 », Royal United Services Institute Journal, vol. 151, no 2 (avril 2006), p. 76-81.
  12. L’expression « longue guerre » est un néologisme utilisé pour parler de la guerre globale contre la terreur.
  13. « Ils [les terroristes] ont appris qu’une seule attaque visant à influencer l’opinion publique et la morale peut modifier le comportement des grandes nations. » [Extraits de témoignages de Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense des États-Unis, dans Stephen Strasser (dir.), The 9/11 Investigations, Washington : United States Department of Public Affairs, 2004, p. 126.]
  14. Canada, Défense nationale, Manuel de doctrine interarmées. Opérations psychologiques des Forces canadiennes, B-GJ-005-313/FP-001, Ottawa, p. 7.
  15. Paul Eedle, dans Karen Greenberg (dir.), Al Qaeda Now. Understanding Today’s Terrorists, New York : Cambridge University Press, 2005, p. 124.
  16. Défense nationale, Opérations psychologiques, B-GJ-005-313/FP-001, p. 8.
  17. D’après les commentaires de G. K. Chesterton, cités dans Walter Lippmann, Public Opinion, New York : The Free Press, 1965 (première édition, 1922), p. 14.
  18. Lippman, p. 4.
  19. Lippman, p. 18.
  20. Pour une discussion bien documentée sur le développement de la philosophie de Ben Laden et d’Al-Qaïda, voir Greenberg, Al Qaeda Now, et Peter Bergen, The Osama Bin Laden I Know, New York : The Free Press, 2006.
  21. Défense nationale, Psychological Operations, B-GJ-005-313/FP-00, annexe C, p. 58.
  22. Pour développer ce point, il est essentiel de comprendre la différence entre les opérations psychologiques et les opérations d’information. Dans la plupart des cas, les opérations psychologiques correspondent à un exercice tactique. Les opérations d’information, quant à elles, visent la coordination des capacités principales, comme les opérations psychologiques, les opérations de déception, les opérations de sécurité et d’autres capacités connexes (y compris les Affaires étrangères) qui intègrent le plan psychologique de la guerre. Les opérations d’information sont le mécanisme utilisé pour influencer l’environnement général de l’information, créant un lien entre les aspects stratégiques et tactiques ainsi qu’entre l’armée et les dispositifs de communication des gouvernements.
  23. MacDonald, p. 25.
  24. Un biographe de Giap a écrit qu’aucun général, aussi brillant ou fortuné soit-il, ne gagne de bataille par lui-même. C’est la nature de la population au sein de laquelle sont enrôlés les soldats et la ferveur de leur motivation qui déterminent l’issue du combat. (MacDonald, p. 36.)
  25. Herbert A. Friedman, sergent-major à la retraite, The “I Cease Resistance” Safe Conduct Passes of WWII, <http://www.psywarrior.com/ICeaseJap.htm>.
  26. Archie Derry, Emergency in Malaya: The Psychological Dimension, Londres : National Defence College, 1982, chapitre 5, p. 4.
  27. Winston Churchill, dans Dominique Enright, The Wicked Wit of Winston Churchill, Londres : Michael O’Mara Books, 2001, p. 149.

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