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MDN, photo prise par le Sergent Charles Barber, J6 Imagerie, Collège des Forces canadiennes

Le Chef d’état-major de la Défense, le Général Walter Natynczyk prend la parole devant les stagiaires du Programme de commandement d’état-major interarmées, au CFC à Toronto, le 16 mai 2012.

Les Études supÉrieures au sein de la profession des armes : un choix raisonnÉ

par Bill Bentley et Bernd Horn


Le Lieutenant-colonel (à la retraite) Bill Bentley, MSM, CD, Ph. D., occupe actuellement le poste de directeur adjoint de l’Institut de leadership des Forces canadiennes à l’Académie canadienne de la Défense, à Kingston, en Ontario.


Le Colonel Bernd Horn, OMM, MSM, CD, Ph. D., est le chef d’état-major responsable des programmes d’instruction et d’éducation stratégiques à l’Académie canadienne de la Défense. Il est aussi professeur auxiliaire d’histoire au Collège militaire royal du Canada.

 

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Les officiers supérieurs se demandent souvent ce qui pourrait justifier qu’on exige d’eux qu’ils fassent des études universitaires ou, plus précisément, des études supérieures. Dans les rares cas où la pertinence de s’engager dans de si longues études est remise en doute, s’il y en a, l’obstacle est invariablement le manque de temps. Pour les personnes qui sont exceptionnellement occupées, le problème est toujours de trouver le juste milieu entre le temps qu’elles doivent consacrer à leurs études et le temps dont elles disposent pour s’acquitter de la charge de travail quotidienne qui leur est inévitablement confiée. Bon nombre des intéressés pensent tout simplement qu’il suffit d’occuper un poste ou d’avoir un grade durant un certain temps pour être prêt à affronter les situations difficiles qui se présenteront à l’avenir. Alors, qu’est-ce qui pourrait bien justifier que les officiers supérieurs soient tenus de faire des études supérieures?

Il n’existe pas de réponse facile à cette question ni de données quantifiables qui nous permettraient d’établir la vérité hors de tout doute. En fait, pour trouver la réponse, il faut s’appuyer sur un raisonnement – fournir l’argument prouvant qu’il est primordial que les officiers supérieurs de la profession des armes poursuivent leurs études. Le coup d’envoi a été donné par le grand théoricien prussien Carl von Clausewitz, qui a clairement affirmé que « [l]a guerre exige de ceux qui la font un développement prédominant des forces de l’intelligence1 ».

Autrement dit, si nous voulons être en droit d’affirmer que nous représentons une véritable profession au sein de la société occidentale, tous les membres de la profession des armes du Canada doivent avoir compris au plus profond d’eux-mêmes la nécessité de maîtriser un ensemble pertinent de connaissances. Plus exactement, comme l’a mentionné Eliot Freidson, universitaire de premier plan qui s’est penché sur le sujet du professionnalisme, « toute profession prévoit et encadre un programme officiel de formation menant à l’obtention de titres de compétence, en lien avec des études universitaires2 ».

À juste raison. Il faut dire que toute dérogation à ce principe pourrait avoir de graves répercussions, comme l’institution s’en est rendu compte dans les années 1990. En 1997, Doug Young, ministre de la Défense nationale (min DN), le Général Maurice Baril, chef d’état-major de la Défense, et Louise Fréchette, sous-ministre de la Défense nationale, étaient tous vraiment préoccupés par le déséquilibre qui existait entre les quatre piliers du perfectionnement professionnel – instruction, éducation, expérience et autoperfectionnement – et par les graves problèmes qui en découlaient. La place accordée à l’éducation était nettement insuffisante, particulièrement en ce qui concerne les études supérieures3. Le min DN abonde dans ce sens. « Si nous ne faisons pas d’études supérieures, a-t-il affirmé, nous ne pouvons pas suivre ce qui se passe dans la société en général. C’était là notre point faible », a-t-il conclu4.

Par conséquent, Doug Young, soutenu par des monographies rédigées par quatre éminents universitaires canadiens – Jack Granatstein, Desmond Morton, Albert Legault et David Bercuson – a encadré la production du Rapport au Premier ministre sur le leadership et l’administration dans les Forces canadiennes5. L’importance des études supérieures en constituait le thème central. Ce rapport a abouti à des résultats intéressants, les plus importants étant l’établissement de l’Académie canadienne de la Défense, la publication des documents L’officier en 2020 et Le corps des MR en 2020, de même que de la Revue militaire canadienne, et la création des programmes d’études en science militaire appliquée et d’études de sécurité nationale, offerts au Collège des Forces canadiennes (CFC). Toutefois, ces projets ont été mis en œuvre voilà plus de dix ans, avant la participation des Forces canadiennes (FC) aux missions menées en Afghanistan, dans l’océan Indien et en Lybie. Il faut dire que le contexte de la sécurité est devenu beaucoup plus problématique, complexe et imprévisible qu’il l’était à la fin du 20e siècle.Dans un tel contexte, il est sans doute permis de penser que les études supérieures sont plus nécessaires que jamais.

Toutefois, la nécessité de pousser les officiers supérieurs à faire des études universitaires ne s’explique pas uniquement par les défaillances du passé, causées par le manque de diplômés du niveau universitaire, ni par la plus grande complexité du contexte de la sécurité. L’universitaire Andrew Abbott, un autre expert du domaine du professionnalisme, fait état d’une deuxième caractéristique essentielle de toute véritable profession. Selon lui, dans toute profession, les compétences pratiques s’acquièrent à partir d’un système abstrait de connaissances, et c’est la maîtrise des concepts abstraits qui permet d’encadrer la profession. Andrew Abbott affirme aussi que la particularité qu’ont les professions de reposer sur la connaissance de concepts abstraits est la caractéristique qui les définit le mieux. Il explique ensuite que ce n’est qu’à l’intérieur d’un système de connaissances régi par la maîtrise de concepts abstraits qu’il est possible de redéfinir ses problèmes et ses tâches, d’empêcher les intrus de s’en mêler et d’appréhender de nouveaux problèmes6. Au cœur de la profession des armes du Canada, ce système abstrait de connaissances théoriques est le système général des guerres et des conflits, illustré dans ce qui suit :

Figure 1. La guerre en tant que système complexe et adaptable.

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Auteurs.

Il faut voir ce système comme un système adaptatif complexe, comme l’entendent les spécialistes de la science de la complexité. Le système devient moins linéaire et plus complexe à mesure que l’on monte du niveau tactique vers le niveau politico-stratégique. L’éducation en bonne et due forme devient le mécanisme qui permet de mieux comprendre les multiples facettes et ramifications du contexte intégré et complexe de la profession militaire, tel qu’il s’inscrit dans le vaste monde. Elle est essentielle à la maîtrise de l’ensemble des connaissances.

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Deutsches Historiches Museum, Berlin

Carl von Clausewitz.

Les chercheurs qui étudient cette profession l’ont compris depuis longtemps. Le célèbre stratège Colin S. Gray fait état d’une forme essentielle d’abstraction propre à la sphère dans laquelle les officiers supérieurs se situent. Selon lui, la stratégie est un comportement virtuel et n’a aucune forme matérielle. Il explique que la stratégie est une abstraction, bien qu’il soit immensément plus difficile de l’illustrer visuellement que d’illustrer d’autres formes d’abstraction vitale, comme l’amour ou la peur7. Le stratège israélien Shimon Naveh avance une proposition semblable, quoique plus obscure. Il maintient que la stratégie militaire s’inscrit dans un environnement d’apprentissage dynamique de praxis, qui est un reflet spatial des tensions entre l’analyse ontologique de la réalité et la compréhension épistémologique du savoir institutionnel, entre la conceptualisation et l’application, la théorie et le rendement, l’institutionnalisation et le changement8.

Il faut savoir que l’art opérationnel, qui est le terrain de jeu des officiers supérieurs, est à peine moins abstrait que la stratégie. Selon Shimon Naveh, « [n]ous pouvons légitimement affirmer que la conceptualisation de l’art opérationnel a donné à la science militaire un fil conducteur qui s’apparente à celui de la relativité et de la mécanique quantique9 ». Il soutient aussi que « [l]e développement de l’art opérationnel en tant que domaine novateur du savoir a créé, pour la première fois dans l’histoire de la pensée militaire contemporaine, un milieu intermédiaire propice à la communication de points de vue, qui comble harmonieusement le fossé cognitif qui existait depuis toujours entre les domaines conventionnels du savoir militaire10 ».

L’idée principale est qu’il importe que les officiers, plus particulièrement les officiers généraux, aient approfondi la connaissance et la compréhension qu’ils ont de leur univers une fois qu’ils laissent derrière eux les postes d’état-major liés aux considérations tactiques des opérations. Ils doivent avoir une vue plus générale et une compréhension approfondie des comportements humains, des enjeux politiques et du monde qui les entoure, entre autres choses, s’ils veulent exercer leurs fonctions efficacement. Étant donné que la situation devient de plus en plus complexe à mesure qu’une personne monte dans la hiérarchie du système général des guerres et des conflits, la poursuite d’études supérieures devient une nécessité. Le stratège militaire Barry Watts insiste sur ce fait. Il soutient que « [l]es capacités cognitives mises en œuvre par les combattants ayant une expérience dans le domaine tactique diffèrent fondamentalement de celles que les artistes opérationnels et les stratèges compétents doivent posséder11 ». En fait, Barry Watts a cerné une frontière cognitive, tel que l’illustre la figure qui suit :

Figure 2. Aperçu des connaissances liées aux niveaux de guerre traditionnels.

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Barry Watts, CSBA

Essentiellement, cette frontière se situe entre le niveau tactique et le niveau opérationnel. Par conséquent, pour pouvoir la franchir et exécuter leurs tâches, les artistes opérationnels et les stratèges militaires doivent avoir fait des études universitaires, plus précisément des études supérieures. Colin S. Gray fait valoir ce point de vue de manière convaincante. Selon lui, comme la stratégie est un aspect particulièrement difficile des divers niveaux de guerres et de conflits, rares sont les personnes qui brillent à titre de stratèges. Il explique qu’il est possible d’en augmenter le nombre par l’éducation, mais non pas par l’instruction, et d’une manière très incertaine par l’acquisition d’une expérience du commandement et de la planification aux niveaux opérationnel et tactique de la conduite de la guerre12. Henry Yarger, un autre expert du domaine, appuie la thèse de Colin Gray. Il fait remarquer que « la stratégie relève du domaine des étudiants à vie et des professionnels dévoués qui sont dotés d’une intelligence vive13 ».

Bref, les officiers supérieurs de tous les grades ne peuvent jamais arrêter d’étudier et d’apprendre s’ils veulent jouer un rôle de premier plan au sein de la profession et lui donner l’orientation qu’elle aura à l’avenir. En outre, le système général des guerres et des conflits susmentionné s’inscrit toujours dans un monde réel, dans un contexte contemporain en constante évolution. Il importe de savoir que pour pouvoir situer, créer ou comprendre ce contexte, il faut étudier des disciplines classiques, comme la géopolitique, les relations internationales, l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, l’économie, ainsi que les sciences et la technologie. Étant donné la nature du savoir abstrait fondé sur la théorie qui est au cœur même de la profession des armes, il faut rejeter l’ancien paradigme selon lequel il suffit d’être parvenu à assurer le commandement tactique de manière compétente pour obtenir une promotion. Au 21e siècle, le nouveau paradigme est tout simplement : pour obtenir une promotion, il faut pouvoir assurer le commandement tactique de manière compétente et avoir fait des études supérieures.

Le General David Petraeus, commandant et combattant réputé de l’armée des États-Unis et directeur de l’Agence centrale de renseignement des États-Unis (CIA), est aussi d’avis qu’il est essentiel que les commandants supérieurs fassent des études supérieures. Il estime que la poursuite des études joue un rôle vital dans la formation de penseurs souples, capables de s’adapter aux situations et créatifs, dont la présence est tellement importante pour le bon déroulement des opérations menées dans des endroits comme l’Iraq et l’Afghanistan. Le General Petraeus a aussi conclu que les études supérieures donnent la possibilité d’acquérir un capital intellectuel général assez important, et souvent même des compétences et des connaissances précises auxquelles les officiers pourront avoir recours durant leur carrière. Il faut retenir que le General Petraeus fait valoir que les études supérieures améliorent inévitablement la pensée critique chez les officiers de l’armée des États-Unis qui en ont fait14. Il a va de même pour les officiers canadiens.

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Reuters, photo n° RTX85BW

General David Petraeus.

Voici donc un sommaire des propositions qui sous-tendent la nécessité que les officiers des FC fassent des études supérieures :

  • Tous les officiers doivent avoir obtenu un baccalauréat15.
  • Tous les lieutenants-colonels et les colonels qui occupent une fonction au niveau opérationnel ou stratégique doivent avoir obtenu un diplôme de deuxième ou de troisième cycle et avoir fréquenté le plus grand nombre d’universités possibles.
  • Tous les officiers généraux doivent avoir obtenu un diplôme du deuxième cycle.
  • Les officiers généraux devraient préférablement (mais non obligatoirement) avoir fait leur doctorat, et ce, avant l’obtention de leur promotion à un grade d’officier général.
  • Tous les officiers généraux devraient participer à un programme complet de perfectionnement qui les amène à accepter des détachements, à participer à des séminaires, à des cours de deux semaines ou à des cours de trois, six ou douze mois, à agir à titre de chargés d’études, et ainsi de suite. Ce programme pourrait être administré par l’Académie canadienne de la Défense, mais il doit être dirigé par le chef d’état-major de la Défense, en sa qualité de chef de la profession des armes du Canada.
Il faudra incontestablement prévoir beaucoup de temps et de ressources si l’on veut que les officiers supérieurs fassent des études universitaires. Toutefois, les officiers supérieurs ont une obligation à cet égard, car ils tiennent la barre d’une institution qui doit se frayer un chemin dans un monde souvent ambigu, en constante évolution et inévitablement complexe et dangereux. Après tout, quiconque se considère comme un professionnel et s’est vu confier la mission de protéger la vie de tous les fils et les filles de la nation a l’obligation d’acquérir les compétences nécessaires pour donner des conseils aux représentants du gouvernement et pour prendre en mains la protection de la nation au risque de sa vie.
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MDN, photo n° TC2012.0023.07 prise par le Sergent Charles Barber, J6 Imagerie, Collège des Forces canadiennes

Un groupe d’études en discussion au CFC Toronto.

 

Notes

  1. Carl von Clausewitz, De la guerre, édition révisée et complétée par Jean-Pierre Baudet, Paris, Éditions Iyrea, 2000, p. 67.

  2. Eliot Freidson, Professionalism, Chicago, Illinois, Chicago University Press, 2001, p. 127.

  3. À l’époque, les officiers qui avaient obtenu un baccalauréat ne représentaient que 53,3 pour 100 de l’ensemble et ceux qui avaient obtenu un diplôme d’études supérieures n’en représentaient que 6,8 pour 100.

  4. Vice-amiral Larry Murray, propos tirés d’une entrevue réalisée par Bill Bentley et Bernd Horn le 6 octobre 2010.

  5. Douglas Young, min DN, Rapport au Premier ministre sur le leadership et l’administration dans les Forces canadiennes, Ottawa, MDN, 1997.

  6. Andrew Abbott, The System of Professions, Chicago, Chicago University Press, 1988, p. 9

  7. Colin S. Gray, The Strategy Bridge: Theory for Practice, Oxford, Royaume-Uni, Oxford University Press, 2011, p. 61.

  8. Shimon Naveh, « Discursive Command-Operators – Systemic Operational Design: A New Framework for Strategic Epistemology », p. 1, article paru à l’adresse http:/home.no.net/tacops/taktikk/kadettarbeld/hovan.htm.2005. Site consulté le 10 octobre 2011. Voir aussi Bill Bentley, L’idéologie professionnelle et la profession des armes au Canada, Toronto, Institut de leadership des Forces canadiennes, Winnipeg, Bureau de publication de l’Escadre, 17e Escadre de Winnipeg, 2005.

  9. Ibid., p. 2

  10. Ibid.

  11. Barry Watts, « US Combat Training, Operational Art and Strategic Competence », Center for Strategic and Budgetary Assessments, Washington, district de Columbia, 2008, p. 52.

  12. Gray, p. 61.

  13. Henry Yarger, Strategic Theory for the 21st Century, Carlisle, Pennsylvanie, Strategic Studies Institute, US Army War College, 2006, p. 8.

  14. Ibid., p. 18.

  15. Le MDN a établi cette règle en 1997. Toutefois, pour obtenir une explication des raisons justifiant que l’éducation soit essentielle pour les officiers, voir Bernd Horn, « Soldat et érudit : deux natures inconciliables? », dans Revue militaire canadienne, vol. 11, n°o 2, printemps 2011, p. 48 à 53.