StratÉgie maritime

Le NCSM Chalottetown navigue sur la Méditerranée pour se joindre au 1er Groupe de la Force navale permanente de l’OTAN en mars 2011, le cadre d’une mission de l’Armée canadienne menée à l’appui de l’intervention du gouvernement dans le conflit en Lybie..

Photo du MDN, HS2011-E001-006, par le caporal Chris Ringius

Le NCSM Chalottetown navigue sur la Méditerranée pour se joindre au 1er Groupe de la Force navale permanente de l’OTAN en mars 2011, le cadre d’une mission de l’Armée canadienne menée à l’appui de l’intervention du gouvernement dans le conflit en Lybie.

Confiance et coopÉration stratÉgiques en ce siÈcle maritime

par Paul Maddison

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Le vice-amiral Paul Maddison, CMM, MSM, CD, est marin depuis plus de trente ans. Il a occupé un éventail de postes, tant en mer que sur la terre ferme, et il est actuellement commandant de la Marine royale canadienne (MRC). Depuis son entrée en fonction en juillet 2011, l’amiral Maddison a travaillé des plus activement à promouvoir sa vision d’« une seule Marine », dont les grands thèmes s’énoncent comme suit : objet (le rôle que doit jouer la MRC en qualité d’institution nationale inestimable d’un pays maritime en ce siècle dit maritime), plateformes (le renouvellement de la flotte sous l’impulsion de la Stratégie nationale d’approvisionnement en matière de construction navale du gouvernement), personnes (nos marins dévoués et leur famille) et fierté (l’héritage que lègue le service naval au Canada).

Le vice-amiral Paul Maddison

Photo du MDN

Le vice-amiral Paul Maddison

Peu après avoir assumé le commandement de la Marine royale canadienne (MRC) l’an dernier, j’ai assisté à ce qui reste encore aujourd’hui le plus grand rassemblement de chefs de marines internationales de tous les temps : l’International Sea Symposium (symposium maritime international), qui s’est tenu au Naval War College (collège de la guerre maritime), à Newport, au Rhode Island. J’ai eu le privilège d’être invité à y pendre la parole devant plus d’une centaine de mes homologues commandants de marine, et j’ai choisi d’articuler mon message autour du thème énoncé dans le titre du présent article. J’ai depuis communiqué le même message sur d’autres tribunes internationales, y compris à la Conférence maritime interaméricaine, qui regroupait des commandants de marine de tout l’hémisphère, et, plus récemment, lors d’une autre visite à Newport à l’invitation du président du Collège. À cette dernière occasion, j’ai ajouté un deuxième thème à mon allocution, destinée cette fois à plusieurs centaines de futurs chefs des armées américaines et des marines du monde entier qui en sont partenaires. Il s’agit de la « transformation par anticipation », thème fondé sur ma perception des opérations maritimes à venir le long de littoraux contestés. L’article qui suit porte sur ces deux thèmes et a d’abord été publié dans le numéro de l’automne 2012 du Naval War College Review1.

Le commandant de la Marine royale canadienne
Vice-amiral P.A. Maddison

Le réseau des capacités de combat.

Courtoisie de la Marine royale canadienne; illustration tirée de la stratégie Point de mire

Le réseau des capacités de combat.

 

L’environnement opérationnel interarmées à venir

Même si la nature sous-jacente et très humaine des conflits ne change pas, les moyens employés pour faire la guerre, tant en mer que sur la terre ferme, continueront certainement, eux, d’évoluer. Ces vingt dernières années, des opérations ont été menées au sol contre des adversaires qui ont appris à combiner de plus en plus efficacement toutes formes de violence — de l’action purement criminelle à la conventionnelle, en passant par la non conventionnelle (ou irrégulière) – à des fins politiques et à profiter de leur bonne connaissance des caractéristiques physiques, sociales et culturelles de leur terrain pour se donner le meilleur avantage relatif possible.

Pareils adversaires n’ont pas encore suffisamment maîtrisé le domaine maritime pour défier des marines modernes. Cela dit, ils tendent nettement à améliorer leurs capacités et leurs compétences en mer, tels qu’en témoignent certains grands succès des dix dernières années, comme l’attentat suicide perpétré à l’endroit de l’USS Cole en 2000, l’attaque d’Al-Qaeda contre le pétrolier français Limburg en 2002, l’attaque du Hezbollah contre la corvette israélienne Hanit au moyen de missiles antinavire « ver à soie » en 2006 et les attaques terroristes lancées à Mumbai en 2008 à partir de la mer.

De plus, certains États ont déjà montré la capacité d’orchestrer les activités d’acteurs non étatiques maritimes pour optimiser leurs propres capacités conventionnelles et asymétriques. Vu les synergies perturbatrices inhérentes au recours à de tels mandataires et les avantages escomptés quant à la possibilité de désaveu, ces États pourraient continuer à considérer très attrayant d’améliorer leurs forces maritimes irrégulières.

Par conséquent, nous devons être prêts dès maintenant et nous attendre, comme membres de futures coalitions maritimes, à faire face aussi bien en mer que sur la terre ferme à une gamme de menaces et de défis plus étendue que jamais auparavant. Nous devons aussi tenir compte du potentiel toujours latent, mais grandissant, de conflits maritimes entre États. Par le passé, ces conflits constituaient l’essentiel de la guerre navale.

Les opérations mettant en jeu de tels acteurs se dérouleront dans des environnements extrêmement complexes, politiquement ambigus et limités sur le plan juridique, et elles auront lieu le plus souvent dans l’étroite zone à cheval sur les lignes de côtes où réside la grande majorité de la population mondiale : les littoraux. C’est là que se font sentir les conséquences d’un bouleversement de toutes les dimensions sociales, comme c’est actuellement le cas au Moyen-Orient et ailleurs dans le monde. C’est le long de littoraux contestés que les forces interarmées chargées d’opérations mer-terre-air devront se tenir prêtes, non seulement à lutter contre les menaces et les défis irréguliers ou axés sur les États, mais aussi à agir simultanément sur les deux fronts.

Dans toutes les dimensions d’un théâtre littoral, des forces interarmées et interalliés à terre prendront part, souvent simultanément, à des opérations conçues non seulement pour vaincre nos adversaires, mais aussi pour influencer favorablement les populations et les protéger, tous en créant les conditions propices à la restauration des services et de la gouvernance civils par d’autres organismes et d’autres partenaires.

Étant donné le degré d’interrelation des actions d’une force interarmées dans le contexte littoral, les forces maritimes, dont celle du Canada, seront appelées à jouer un rôle accru en matière de soutien des opérations terrestres d’influence, de combat et de stabilité.

La grille d’information.

Courtoisie de Recherche et développement pour la défense Canada

La grille d’information.


J’entrevois, par exemple, qu’il faudra mettre bien plus d’accent sur les activités d’influence avant le déclenchement des opérations de combat et pendant leur déroulement. En fait, ces activités, que certains ont appelées « la bataille de l’exposé stratégique », seront cruciales pour l’ensemble des futures campagnes – essentielles non seulement pour isoler l’ennemi sur les plans politique, économique et militaire, mais aussi pour établir et maintenir la légitimité de l’intervention pour la population locale et la communauté internationale, ainsi qu’auprès des populations à l’intérieur du théâtre d’opérations.

Les forces maritimes joueront un rôle clé dans les activités diplomatiques et d’influence, en soutenant les forces à terre et en produisant des effets d’appui et de dissuasion finement calibrés grâce aux manœuvres opérationnelles menées au large.

Les interrelations complexes et dynamiques entre les activités d’influence, de combat et de stabilisation peuvent conduire à de toutes nouvelles stratégies plus souples de planification des campagnes, ainsi qu’à une flexibilité accrue de commandement aux niveaux tactique et opérationnel, en mer comme à terre. Les forces de combat elles-mêmes deviendront sans aucun doute beaucoup plus étroitement liées pour répondre aux exigences d’un espace de bataille extrêmement pollué, confus, complexe et limité sur le plan juridique.

Ces évolutions élargiront vraisemblablement le rôle des forces maritimes – et pas seulement celles des grandes puissances navales – relativement aux opérations de combat à terre, notamment pour l’insertion, le soutien, le maintien en puissance et l’extraction de forces d’opérations spéciales; les préparatifs en mer du renseignement, de la surveillance et de la reconnaissance interarmées; l’appui-feu interarmées et tactique maritime à partir de la mer; et la protection des forces et des populations à terre par l’extension des capacités défensives du groupe opérationnel.

Le NCSM Charlottetown assure la sécurité pendant l’opération Unified Protector alors que le chasseur de mines belge M923 Narcis, exécute des opérations de lutte contre les mines dans le port de Misourata, près de la côte de la Libye, en mai 2011.

Photo du MDN, HS2011-E011-001, par le caporal Chris Ringius

Le NCSM Charlottetown assure la sécurité pendant l’opération Unified Protector alors que le chasseur de mines belge M923 Narcis, exécute des opérations de lutte contre les mines dans le port de Misourata, près de la côte de la Libye, en mai 2011.

L’efficacité de ces interventions interarmées sera grandement améliorée par l’aptitude des forces maritimes à manœuvrer opérationnellement une fois le contrôle de l’espace maritime obtenu – c’est-à-dire, à utiliser leur mobilité intrinsèque pour obtenir l’avantage sur le plan stratégique et opérationnel, ainsi que tactique – en mettant les forces ennemies à risque sur des flancs exposés et en utilisant la déception opérationnelle pour faire douter l’ennemi.

Enfin, la logique d’une base en mer interarmées deviendra probablement plus convaincante dans un environnement littoral de plus en plus urbanisé, puisqu’on cherche à réduire l’empreinte des forces interarmées et multinationales à terre et leurs responsabilités concomitantes en matière de protection de la force. Il faudra aussi que ces bases en mer soient défendues en profondeur contre des adversaires en mer et contre des attaques lancées à partir du continent.

Rares sont les campagnes interarmées qui peuvent échapper à la nécessité de détenir le contrôle de l’espace maritime, à savoir le pouvoir de maîtriser la situation que confère  la capacité à mener des actions décisives à la surface, au-dessus et dans les profondeurs de la mer.

Pour acquérir le contrôle de l’espace maritime le long de littoraux contestés, il faut compter sur des préparatifs exhaustifs du renseignement aux niveaux stratégique et opérationnel ainsi que sur une analyse de l’environnement détaillée et continue en vue d’arriver à prévoir et à compenser les effets complexes qu’ont l’atmosphère, la topographie et l’hydrographie sur les armes et les capteurs maritimes. Ces derniers devront en effet être substantiellement améliorés dans les prochaines décennies pour venir à bout du fouillis d’échos et des bruits de fond associés à l’activité humaine, dont l’ordre de grandeur est nettement plus intense sur le continent qu’en pleine mer.

Les adversaires de demain tenteront de tirer parti de leur avantage initial inhérent à la connaissance de l’endroit en faisant peser sur les forces maritimes une diversité de menaces conventionnelles, irrégulières et asymétriques sophistiquées. Ils chercheront au départ à éviter d’engager la force maritime là où elle est forte, utilisant tous les leviers dont ils disposent pour interdire indirectement l’accès par l’action politique ou la volonté populaire. Ils conserveront les mines et les sous-marins comme moyens offensifs les plus efficaces pour retarder ou interdire l’accès à une force interarmées, étant donné l’importance des ressources et de l’effort que cette force devra déployer pour contrer une telle menace.

Dans des situations plus ouvertement hostiles, l’adversaire peut lancer des attaques à « main armée en bande », au moyen d’un grand nombre d’embarcations relativement peu perfectionnées, mais extrêmement rapides et manœuvrables, armées d’armes portatives à visée optique. Il peut aussi avoir recours à l’artillerie à terre, comme nous l’avons vu faire au large de la Lybie, ou encore, comme le Hezbollah en 2006, à des missiles anti-navire subsoniques mais puissants qui peuvent être lancés à partir de véhicules commerciaux à terre.

Dans le futur, un nombre croissant d’adversaires seront en mesure d’ajouter à ces capacités des armes extrêmement évoluées lancées depuis la mer ou depuis la terre, notamment des missiles antinavires hypersoniques et des torpilles à supercavitation. En plus de telles armes « cinétiques », certains adversaires auront aussi élaboré des armes « non-cinétiques » avancées qui viseront les détecteurs maritimes ainsi que les nœuds de réseau clés dans l’espace matériel ou dans le cyberespace afin d’entraver leur fonctionnement.

Des engagements pourraient très bien se dérouler à proximité - entre la coalition et des éléments non conventionnels, irréguliers et asymétriques d’un adversaire - et à distance – contre un adversaire qui déploierait des capacités de fine pointe. Un adversaire doté de moyens sophistiqués tentera fort probablement les deux. Des engagements soudains pourraient être déclenchés et menés avec intensité le long de plusieurs lignes d’attaque, en mer et depuis la terre, et être suivis d’un rapide désengagement vers l’arrière-plan littoral.

Pour contrer de tels adversaires, l’accent doit porter principalement sur l’action offensive, que sous-tendent des préparatifs d’envergure visant à contrecarrer leur choix d’intervention, en leur interdisant leurs moyens de combat de prédilection et en éliminant ou en neutralisant leurs capacités avant qu’ils puissent passer à l’action. La guerre maritime requerra des actions offensives et défensives entièrement intégrées dans toutes les dimensions physiques du domaine maritime – du plancher océanique à l’espace – et le recours exhaustif aux outils électromagnétiques et informationnels.

Sous la protection d’un hélicoptère Sea King, l’équipe d’arraisonnement du NCSM Charlottetown effectue une fouille à bord d’un boutre dans le golfe d’Aden, dans le cadre de l’opération Artemis, en mai 2012.

Photo du MDN, HS2012-0071-562, par le lieutenant de vaisseau Darren Puttock

Sous la protection d’un hélicoptère Sea King, l’équipe d’arraisonnement du NCSM Charlottetown effectue une fouille à bord d’un boutre dans le golfe d’Aden, dans le cadre de l’opération Artemis, en mai 2012.


À mon avis, bon nombre d’observateurs verront dans la campagne de l’OTAN en Libye le prototype du combat air-mer du XXIe siècle, alors que nous nous attendons à ce que les littoraux soient dorénavant contestés par des adversaires maritimes beaucoup plus puissants que ceux auxquels le NCSM Charlottetown s’est heurté l’an dernier.

Le NCSM Charlottetown est le premier navire canadien à avoir essuyé des tirs ennemis depuis la guerre de Corée. Or, pour quelle raison se trouvait-il si près de la côte, à la portée de l’artillerie à terre de Kadhafi?

À ce point de la guerre civile en Libye, la ville portuaire de Misrata constituait un champ de bataille crucial que se disputaient les rebelles et les forces demeurées loyales à l’ancien dictateur libyen. Des dragueurs de mines de l’OTAN étaient à l’œuvre pour garder le port ouvert aux fins de ravitaillement et d’évacuation de civils, et le NCSM  Charlottetown les protégeait contre les attaques de petites embarcations rapides pilotées par des membres des forces spéciales maritimes de Kadhafi.

Le NCSM Charlottetown n’allait toutefois pas se limiter qu’à une seule tâche, loin de là. Il a aussi joué un rôle clé dans la lutte pour empêcher la ville de tomber aux mains des troupes terrestres de Kadhafi et ses habitants de se retrouver en danger. Au moyen de ressources spéciales qui l’obligeaient à se rapprocher de la côte, il a pu détecter et localiser les forces de manœuvre ennemies et diriger sur elles des frappes aériennes de l’OTAN des plus précises.

Le secret de son efficacité en mer et à terre repose dans une certaine mesure sur la capacité matérielle du navire et les systèmes dont il est équipé, mais surtout sur la façon dont ses capteurs, armes et systèmes de communications étaient branchés sur la vaste grille d’information commune à toutes les ressources de l’OTAN.

Ainsi, cette grille a permis au Charlottetown d’élargir considérablement son horizon de captation. Elle fournissait au capitaine du navire ainsi qu’à son équipe de combat un tableau du renseignement toutes sources et de la surveillance très précis. Le capitaine transmettait alors aux planificateurs des frappes aériennes de l’OTAN le renseignement brut de haute qualité qu’il détenait au sujet de cibles à terre.

Par conséquent, les opérations du futur nécessiteront bien plus que la constitution d’une coalition en temps de crise; elles requerront une interopérabilité de plus en plus poussée afin d’aboutir à une « fusion » complète des forces maritimes alliées et de coalition sur les plans technique, tactique et doctrinal, et à une compréhension et une confiance mutuelles entre les commandants de guerre, que seules des années de travail en étroite collaboration peuvent apporter.

Dans le cadre de la patrouille de présence de l’OTAN menée dans l’océan Indien en 2007, une équipe déléguée du NCSM Toronto rencontre un groupe de pêcheurs de requins yéménites sur leur boutre, à quelque 60 kilomètres de la rive.

Photo du MDN, IS2007-7710, par le caporal chef Kevin Paul

Dans le cadre de la patrouille de présence de l’OTAN menée dans l’océan Indien en 2007, une équipe déléguée du NCSM Toronto rencontre un groupe de pêcheurs de requins yéménites sur leur boutre, à quelque 60 kilomètres de la rive.

Coopération stratégique

J’en arrive donc à l’impératif de coopération stratégique - un impératif marqué par un sentiment d’urgence dû, je crois, au fait que nous pourrions très bien être à la veille d’un changement historique et capital dans le domaine maritime mondial.

L’ordre maritime fondé sur des règles d’aujourd’hui repose sur un équilibre délicat entre deux idées centrales, mais fondamentalement opposées, qui coexistent dans un climat de tension implicite depuis quelque cinq siècles, à savoir depuis que les Anglais et les Néerlandais se sont disputés à ce sujet pour la première fois au XVIIe siècle :

  • Le concept de mare liberum, selon lequel personne ne peut revendiquer de souveraineté sur les mers et donc, tout le monde peut y avoir librement accès;
  • Le concept de mare clausum, selon lequel un État peut revendiquer sa souveraineté sur la mer dans la mesure où il peut en assurer efficacement le contrôle.

L’équilibre, délicat, a été atteint à la fin du XXe siècle, non pas par la violence, mais après une consultation et une collaboration internationales d’une ampleur sans précédent. Cette consultation a produit une convergence mondiale exceptionnelle des intérêts maritimes, qui a été codifiée en 1982 dans la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (UNCLOS).

Cette Convention est issue d’un besoin urgent de concilier les intérêts économiques et nationaux des États côtiers et les intérêts traditionnels de défense et de sécurité des grandes puissances maritimes. Pour cette raison, elle est probablement l’une des plus grandes réalisations du droit international de l’histoire, mais elle n’a été possible qu’en raison du risque perpétuel que représenterait – tant pour les puissances maritimes que pour les États côtiers – un espace maritime instable, disputé et non réglementé.

Le consensus international perdurera-t-il devant les pressions qui s’accumulent sur les États côtiers, petits ou gros? C’est là l’une des questions stratégiques qui marqueront le XXIe siècle.

Le NCSM Summerside passe près d’un iceberg dans le détroit de Davis durant l’opération Nanook, en 2011.

Photo du MDN, HS2011-H003-091, par le caporal Rick Ayer

Le NCSM Summerside passe près d’un iceberg dans le détroit de Davis durant l’opération Nanook, en 2011.

Pour en comprendre la raison, nous n’avons qu’à penser à l’Arctique, où nous observerons plus de changements au cours des trente prochaines années que la région n’en a connus depuis l’arrivée des premiers Européens au Groenland.

Quiconque visite le Canada de nos jours a tôt fait de constater que l’Arctique est profondément ancré dans notre psyché nationale. Les Canadiens tiennent tout autant à leur Grand Nord fort et fier que les Américains à leur terre de liberté. Pourtant, peu de Canadiens ont vu de leurs propres yeux la majestueuse beauté du Grand Nord ni vécu ses extrêmes climatiques.

Les îles canadiennes de l’Arctique font partie de l’un des plus grands archipels du monde et sont éloignées de tout. Le passage du Nord-Ouest, par exemple, est plus loin des ports d’attache de nos flottes des côtes Est et Ouest, à savoir Halifax et Victoria, que de Londres et Tokyo respectivement.

De par sa géographie physique et sociale, l’Arctique est sans conteste un milieu maritime. Il n’est pas, et ne risque pas de devenir, l’objet d’une construction effrénée de routes et de voies ferrées visant à accélérer et à soutenir le développement du Grand Nord. Il ne s’y passe rien de comparable aux arrivées massives de pionniers dans l’Ouest de l’Amérique du Nord des XIXe et XXe siècles.

Au fil de leur développement, les communautés nordiques seront liées au Sud surtout par air et par mer. Elles seront approvisionnées et entretenues par navire et, pendant les brèves périodes où les routes de glace permettent le périlleux passage par la toundra vers l’ouest de la région, par camion-remorque, mais pas par train.

Le Grand Nord canadien est un espace océanique, un vaste archipel encerclé de glaces océaniques qui définissent tout autant qu’elles  dominent l’environnement. Cela dit, contrairement aux autres espaces océaniques du monde, il est pratiquement inaccessible sauf brièvement à la fin de l’été et au début de l’automne. Et encore, la mer de glace de l’archipel Arctique ne devient au mieux que partiellement navigable pour des navires conçus précisément à cette fin.

La majeure partie du reste de l’année, l’hiver enveloppe le Grand Nord de sa chape de glace. À l’exception de l’Antarctique, aucun autre endroit du monde n’est aussi inhospitalier. À sa beauté surréaliste, voire d’un autre monde, s’oppose son impitoyabilité; il ne souffre que la plus minime des marges d’erreur. La vie et la survie y sont donc question d’une prévoyance et d’une planification à toute épreuve.

Le NCSM Corner Brook passe assez près d’un iceberg durant l’opération Nanook, en 2007.

Photo du MDN, HS2007-G025-006, par le caporal-chef Blake Rodgers

Le NCSM Corner Brook passe assez près d’un iceberg durant l’opération Nanook, en 2007.

Tels sont les motifs qui confèrent un caractère résolument stratégique à la décision de porter nos regards vers le Nord, et aussi de nous y rendre. Et nous y irons assurément, le gouvernement du Canada ayant devancé la livraison des capacités maritimes, terrestres et aériennes interarmées qui permettront aux Forces canadiennes de mener des opérations dans le Nord de façon soutenue, efficace et sécuritaire pendant une saison de navigation qui s’allongera progressivement.

En ce qui a trait à la Marine royale canadienne, les investissements connexes consistent en de nouveaux navires de patrouille extracôtiers de l’Arctique, une installation d’accostage et de ravitaillement en eau profonde à Nanisivik – tout en haut de l’île de Baffin, près de l’accès est au passage du Nord-Ouest – ainsi que des véhicules aériens sans pilote et des véhicules sous-marins sans équipage, le tout appuyé au moyen d’un système de surveillance de zones étendues, allant du plancher océanique à l’espace.

Quoi qu’il en soit, la perspective d’un passage maritime viable pour le commerce d’un bout à l’autre du bassin arctique – reliant les riches économies de l’Europe du Nord et de l’Asie – pourrait mettre des dizaines d’années à se concrétiser. Au fur et à mesure que la saison de navigation se prolonge, et compte tenu d’améliorations récentes et prévues de la technologie d’extraction, les ressources du fond marin de l’Arctique pourraient finir par devenir exploitables commercialement, et le transport maritime « à destination » et « en provenance » de l’Arctique pourrait s’accroître au lieu de se limiter à ses actuelles traversées.

Et que dire des enjeux économiques, potentiellement énormes. On estime que le domaine extracôtier de chacun de cinq États côtiers de l’Arctique constitue un patrimoine précieux pour les décennies à venir − de vastes réserves énergétiques et minérales déjà découvertes ou présumées se trouver dans le bassin arctique et sa périphérie.

Le Grand Nord en viendra donc à accueillir de nouvelles activités humaines d’une ampleur sans précédent, d’où un risque accru d’incidents maritimes et d’accidents écologiques.

C’est l’une de raisons pour lesquelles les Forces canadiennes, comme d’autres organismes fédéraux, assurent une présence dans le Grand Nord aujourd’hui : commencer à maîtriser les compétences qui deviendront nécessaires à la conduite efficace des activités dans le Grand Nord – qui pour moi englobe les glaces de l’ensemble de l’archipel canadien au lieu de se limiter à la lisière de glaces qui commence actuellement bien au sud du détroit de Davis.

Représentation d’un modèle conceptuel du navire de patrouille extracôtier de l’Arctique.

© Sa Majesté la Reine du chef du Canada (2009)

Représentation d’un modèle conceptuel du navire de patrouille extracôtier de l’Arctique.


Les divergences d’opinion sur le Nord – en l’occurrence la situation du passage du Nord-Ouest – retiennent l’attention, bien à tort à mon avis, au détriment de la vaste coopération internationale actuellement en cours.

Le Canada entretient des relations très positives avec ses voisins du Nord. D’un point de vue institutionnel, les questions concernant le Nord sont systématiquement soumises au Conseil de l’Arctique, tel qu’en témoigne la récente signature d’un traité sur la recherche et le sauvetage par les pays membres du Conseil.

Le Canada collabore en outre avec les États-Unis et le Danemark aux travaux scientifiques qu’exige la délimitation du plateau continental. Il contribue aussi à des efforts multinationaux similaires avec la Russie et la Norvège. Il manifeste en outre un esprit de coopération militaire directe en invitant ses voisins du Nord à assister comme observateurs et participants à ses exercices annuels de sécurité maritime dans le Nord.

Bref, de nouveaux facteurs ont accentué les enjeux économiques, politiques et juridiques dans l’Arctique, mais la coopération stratégique a jusqu’à présent atténué l’intensification des politiques maritimes dans la région.

Bien que les États de l’Arctique, dont le Canada, aient des interprétations différentes des diverses dispositions de l’UNCLOS, aucune de ces interprétations ne semble incompatible avec la logique sur laquelle repose la Convention elle-même. Du point de vue géopolitique, la coopération stratégique cadre avec les intérêts nationaux fondamentaux de chaque État côtier de l’Arctique, car elle renforce la Convention de 1982, qui peut tant apporter à chacun d’eux.

Ailleurs dans le monde, l’intensification des politiques océaniques s’accompagne de tensions et de confrontations interétatiques notables. La situation ne saurait être plus évidente que dans la région Asie-Pacifique. La mer de Chine occidentale, en particulier, tout comme le bassin de l’Arctique, est une région dont le plateau océanique est riche en ressources. Pourtant, contrairement à l’Arctique, son importance pour le commerce mondial est réelle et non pas latente. La région est desservie au sud-ouest par l’une des voies de transport maritime de marchandises les plus importantes du monde — le détroit de Malacca — par lequel passe une partie essentielle du commerce maritime mondial, notamment une grande partie des ressources pétrolières et gazières dont dépendent les économies de la région.

Sur le plan juridique, cette région est aux prises avec de multiples revendications territoriales qui se chevauchent en grande partie, et qui proviennent spécialement des États qui bordent la mer de Chine occidentale. Les efforts diplomatiques et juridiques entrepris en vue de résoudre la situation ont été vains. De nombreux observateurs avancent que les solutions futures, mêmes apparemment lointaines, seront de nature politique plutôt que juridique, ce qui ajoutera à la complexité de la situation géopolitique.

Ainsi, la Chine a déterminé que ses revendications maritimes dans cette mer sont d’un intérêt national fondamental, alors que la politique maritime occupe une place de plus en plus cruciale dans les relations sino-américaines pour deux raisons essentielles. La première est la position des États-Unis comme puissance de la région Asie-Pacifique qui s’est profondément investie dans la stabilité et la sécurité régionales; la deuxième, le rôle joué par les États-Unis à titre de plus grande puissance maritime de la planète. Dans un cas comme dans l’autre, la façon dont la Chine et les États-Unis abordent leurs différends en matière de politique maritime sera déterminante pour baliser le XXIe siècle.

La Chine n’est cependant pas la seule à faire de telles revendications. Sa démarche pourrait simplement indiquer la nécessité d’un nouvel équilibre juridique entre les besoins des États côtiers en matière de réglementation et de gestion de leurs approches océaniques et le droit de la communauté internationale à la liberté de mouvement et d’accès.

Pareil équilibre constituerait en soi une évolution d’importance capitale pour le réseau mondial. Par contre, il pourrait aussi avoir une conséquence encore plus profonde : si le consensus international dont est issue la Convention de 1982 sur le droit maritime en venait à se désagréger, la stabilité relative des politiques maritimes consécutive à la Convention s’en trouverait elle aussi dégradée.

Le NCSM Athabaskan dirige la formation, suivi du NCSM Montréal (à gauche), du NCSM  Charlottetown (au centre) et du NCSM Fredericton (à droite) durant l’exercice de groupe opérationnel mené dans l’océan Atlantique en 2010.

Photo du MDN, HS2010-T003-018, par le caporal Johanie Mahew

Le NCSM Athabaskan dirige la formation, suivi du NCSM Montréal (à gauche), du NCSM  Charlottetown (au centre) et du NCSM Fredericton (à droite) durant l’exercice de groupe opérationnel mené dans l’océan Atlantique en 2010.

Les conséquences d’une telle désagrégation seraient énormes et pourraient gravement assombrir l’horizon. Je ne crois pas que ce soit le genre de futur auquel quiconque parmi nous aspire. Plutôt, dynamisés par la confiance stratégique bâtie grâce à des réunions comme celle-ci, nous devrions être prêts à nous y opposer, pour l’intérêt vital commun de nos pays et pour le bien de tous.

Dans certains domaines, notre marine et quelques autres qui voient l’avenir du même œil s’appliquent déjà à rechercher le bien commun. Par exemple, dans le bassin des Antilles et dans les approches pacifiques de l’Amérique centrale et du Sud, un éventail de pays des Amériques et d’Europe coopèrent avec efficacité pour endiguer le flot de narcotiques en mer, au sein de la Joint Interagency Task Force South.

De même, au large de la Corne de l’Afrique, nous sommes témoins depuis 2008 de la mise sur pied largement spontanée, mais néanmoins remarquable, d’un puissant rassemblement de forces navales pour éliminer la piraterie, en même temps que la communauté internationale continue à rechercher des solutions plus durables.

Conclusion

Autrement dit, les marines ne sont pas seulement un moyen d’action militaire employé à des fins d’intérêts nationaux comme les États les interprètent. Elles sont aussi le principal garant du bon ordre dans ce vaste espace commun que les hommes traversent en tous sens, comme le décrivait le grand stratège naval américain Alfred Thayer Mahan. Chaque officier de marine ici présent, qui est d’abord et avant tout un marin professionnel, comprend que nos océans demeurent vitaux pour le maintien de la vie sur notre planète.

Chacun de nous comprend que les richesses océaniques sont cruciales pour le futur de tous les États côtiers, dont nombre se démènent pour assurer une vie meilleure à leurs citoyens. Chacun de nous comprend comment un espace océanique commun réglementé est la base de l’économie mondiale dont dépend notre prospérité et en fait, notre mode de vie même.

Le moment est venu de faire converger l’intérêt national de chacun et l’intérêt mondial commun. J’entends par là que nous, les chefs d’aujourd’hui et de demain, sommes appelés à faire des choix qui exigeront l’établissement et le maintien d’une confiance stratégique parmi des hommes et des femmes d’action pragmatiques et déterminés. Je crois que nous avons collectivement les moyens de réaliser ce grand objectif, voire, cet objectif suprême. Nous n’avons plus qu’à nous appliquer assidûment à l’atteindre.

Représentation d’un modèle conceptuel du navire de combat de surface canadien.

BMT Fleet Technology Ltd.

Représentation d’un modèle conceptuel du navire de combat de surface canadien.

NOTES 

  1. Note du rédacteur en chef : les passages ajoutés à l’article initial à l’intention particulière du lectorat de la Revue militaire canadienne sont indiqués en italiques.