Histoire militaire

L’infanterie « sort des tranchées ».

Bibliothèque et Archives Canada PA-000648.

L’infanterie « sort des tranchées ».

« Combattre ou cultiver » : Les agriculteurs canadiens face aux dilemmes de l’effort de guerre pendant la PremiÈre Guerre mondiale (1914-1918)

par Mourad Djebabla

Mourad Djebabla, Ph. D., a obtenu son doctorat de l’Université du Québec à Montréal en 2008. Il se spécialise en histoire militaire canadienne pour la période de la Première Guerre mondiale (1914-1918, s’intéressant plus particulièrement à l’approche socioculturelle du conflit et à l’étude de la situation au pays. En 2010, il termine son post-doctorat à l’Université McGill, qui porte sur l’étude de l’effort de guerre canadien sur le plan alimentaire durant la Première Guerre mondiale. Il est présentement professeur adjoint au département d’histoire du Collège militaire royal du Canada.

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Introduction

Lorsque la Grande-Bretagne déclare la guerre à l’Allemagne le 4 août 1914, alors même que les centres urbains démontrent bruyamment leur patriotisme, les campagnes canadiennes sont pour leur part moins démonstratives. À l’été 1914, les agriculteurs sont d’abord préoccupés par leurs récoltes. En tant qu’aire de production, le monde rural, en sa qualité de source d’approvisionnement en denrées des combattants outre-mer, n’en est cependant pas moins concerné par les hostilités.

Dominion de l’Empire britannique, le Canada est, de par son statut colonial, inclus de facto dans le conflit par sa métropole. Cette réalité coloniale ne l’empêche pas de s’impliquer activement dans l’effort de guerre impérial en répondant tant aux besoins militaires, qu’économiques et alimentaires de la Grande-Bretagne. Avant 1914, le Canada constitue déjà une source d’approvisionnement du marché britannique1. D’ailleurs, le principal lien, en temps de paix, qui unit le Dominion à sa métropole est agraire, comme l’illustrent les « cadeaux » que le Canada et chaque province font aux Britanniques au début des hostilités, par exemple le million de sacs de farine envoyés par le gouvernement fédéral en plus des 500 000 sacs donnés par l’Ontario, ou encore les quatre millions de livres de fromage offertes par le Québec2.

Chez les Alliés, le scénario d’une guerre courte devenant de moins en moins probable après septembre 1914, la mobilisation de l’agriculture s’effectue parallèlement à celle du reste de l’économie3. Pour la Grande-Bretagne, les ressources de ses colonies et dominions doivent être exploitées à son profit. Durant la guerre de 1914-1918, par sa situation géographique, le Canada (de même que l’Amérique du Nord) est mis à l’avant-scène pour le ravitaillement de la Grande-Bretagne alors confrontée à la pression de la guerre sous-marine allemande. Dans ce contexte, par des politiques nationales de surproduction entre 1915 et 1918, les autorités fédérales encouragent les producteurs agricoles à continuer de répondre aux besoins du marché intérieur, tout en augmentant leur production pour combler les demandes d’outre-mer.

Affiche 230eme Voltigeurs canadiens français.

Library and Archives Canada PA-000798

Affiche 230e Voltigeurs canadiens français.

Pour les autorités britanniques, le Canada doit fournir tant des hommes que des denrées, et la presse rurale canadienne se fait l’écho de ce devoir des agriculteurs de cultiver plus afin que le Canada soit à même de répondre aux besoins de sa métropole. En octobre 1914, le journal L’Éclaireur, de la Beauce, région agricole au sud de la ville de Québec, reproduit un extrait du Westminster Gazette dans lequel les autorités de Londres exposent leurs attentes à l’endroit du Canada : « Nous sommes fiers des troupes que le Canada nous envoie, mais nous attendons aussi de lui le blé qui, l’année prochaine, sera encore plus nécessaire pour notre sécurité nationale4. » Du point de vue du monde rural cependant, le rapport à l’effort de guerre n’est pas si simple. Le problème qui se pose est en effet de savoir à quel devoir répondre : produire des vivres depuis le Canada en demeurant sur les terres ou, comme les agents recruteurs enjoignent les Canadiens à le faire, rejoindre les rangs du Corps expéditionnaire canadien pour aller combattre en Europe?

Affiche Nous défendrons…

Bibliothèque et Archives Canada PA-000782.

Affiche Nous défendrons…

Analyse

Dès août 1914, la rhétorique développée dans la presse rurale est de soutenir et de nourrir les soldats, définissant ainsi un devoir particulier pour les agriculteurs, au contraire de la presse urbaine qui appelle à la mobilisation de tous pour soutenir l’Empire au front5. La question de servir au front n’est pas vue d’un bon œil par les campagnes qui souffrent déjà de l’exode rural depuis la fin du XIXe siècle. Dès le 13 août 1914, face à une rumeur circulant en Beauce et voulant que tous les hommes soient envoyés à la guerre, L’Éclaireur rassure ses lecteurs en précisant qu’au Canada, le recrutement se fera sur une base volontaire et que le devoir qui incombe aux agriculteurs est de cultiver leurs terres6. Le ministre fédéral de l’Agriculture rassure ces derniers avec sa première campagne pancanadienne de surproduction en 1915 : Patriotisme et production. Celle-ci, en incitant les agriculteurs à augmenter à tout prix la production de blé au Canada pour nourrir la Grande-Bretagne, rend indispensable leur place aux champs! Mais cette définition du rôle des agriculteurs au pays n’est pas pour autant acceptée de tous, et en particulier des autorités militaires devant combler (eux aussi à tout prix) leurs bataillons. Tout au long du conflit, en dépit des politiques annuelles de surproduction du ministère fédéral de l’Agriculture, des agents recruteurs parcourent les campagnes canadiennes. Cette pression va d’ailleurs en s’intensifiant compte tenu des objectifs du gouvernement fédéral d’augmenter toujours plus le nombre de combattants à fournir au Corps expéditionnaire canadien. Après les premiers 30 000 volontaires de l’été 1914, le 29 octobre 1915, le premier ministre Robert Borden fixe l’objectif à 250 000 hommes, puis à 500 000, en janvier 19167. Compte tenu des difficultés accrues des officiers à combler leurs rangs dans les seuls centres urbains, la pression s’accentue sur les campagnes dès 1915. 

Sir Robert Borden, 1918. Peinture de Harrington Mann.

CWM 19710261-0393.

Sir Robert Borden, 1918. Peinture de Harrington Mann.

Dans les faits, au-delà des différences régionales et culturelles, les agriculteurs canadiens sont dans l’ensemble peu enclins à s’enrôler. En 1916, ils ne représentent que 8,5 pour 100 des volontaires8. En tout, de 1914 à 1918, sur les 600 000 hommes qui forment le Corps expéditionnaire canadien, 100 000 sont des agriculteurs9. Avec la brochure Nos volontaires sous les armes, le journal montréalais La Presse répond aux accusations de la presse urbaine ontarienne selon laquelle le Québec ne fait pas son devoir en démontrant que, contrairement à la population ontarienne, la population québécoise canadienne-française demeure majoritairement agricole. Or, comme en Ontario ou en Saskatchewan, les agriculteurs préfèrent demeurer sur leurs terres et profiter de la manne du conflit tout en faisant leur « devoir »10.

L’enrôlement d’un agriculteur a en effet des conséquences importantes pour l’exploitation de sa ferme, au contraire d’un citadin qui peut aisément être remplacé à l’usine ou au magasin, souvent par des femmes. Pour s’enrôler, un jeune agriculteur doit laisser sa ferme en location ou aux soins d’un voisin, ce qui peut avoir des conséquences, comme en témoigne la lettre d’un soldat saskatchewannais de retour du front à l’été 1918 :

« Les terres n’ont pas été cultivées depuis 1914; lorsque je me suis enrôlé en août 1914, un voisin m’a promis de louer les terres pendant mon absence, selon les conditions habituelles. Il ne l’a cependant pas fait, et ne m’en a pas avisé pendant que j’étais à l’étranger, et à mon retour, je me suis trouvé devant des terres passablement envahies par les mauvaises herbes11. [TCO] »

Il y a aussi les dépenses que l’exploitation occasionne; il faut donc produire pour pouvoir faire face aux créanciers, ce qui nécessite que les agriculteurs restent au pays. Dans le premier contingent du Corps expéditionnaire, ce sont ainsi les chômeurs des villes, trouvant là une occasion d’échapper à leur sort, et des immigrants britanniques ayant conservé un lien étroit avec la Grande-Bretagne, qui s’enrôlent nombreux en 191412.

Alors même que la campagne fédérale Patriotisme et production bat son plein, les récoltes en cours à l’été 1915 ne dissuadent pas les agents recruteurs de visiter les campagnes, comme en témoigne un article du Saskatoon Phoenix au sujet de la levée du 65e Bataillon. Même si l’officier reconnait la difficulté de recruter en cette période de l’année consacrée aux travaux des champs, et alors même que la moitié de son bataillon se prévaut d’une permission pour faire les récoltes13, le recrutement doit aller de l’avant14. Pour les récoltes de 1915 en Ontario, même The Globe reconnait l’impact négatif que le recrutement peut avoir sur les moissons avec le manque de main-d’oeuvre qu’il occasionne.15

Le premier ministre britannique, David Lloyd George, et le ministre canadien de la Milice s’adressent aux troupes canadiennes.

Bibliothèque et Archives Canada PA-202406.

Le premier ministre britannique, David Lloyd George, et le ministre canadien de la Milice s’adressent aux troupes canadiennes.

De leur côté, concentrés sur les postes à combler, les agents recruteurs se plaignent du peu d’intérêt des agriculteurs à soutenir l’armée canadienne, comme l’exprime un officier dans le comté de Simcoe, en Ontario : « […] j’ai été surpris d’apprendre à la maison dernièrement que le recrutement avait pour ainsi dire cessé à Barrie, et qu’aucun jeune homme ne se portait volontaire pour joindre activement les rangs des forces armées […] Les jeunes hommes ont-ils peur des dangers de la guerre ou craignent-ils d’être sous le feu de l’ennemi? […] Allons les gars16! [TCO] » Le constat est identique en Saskatchewan pour le recrutement du 53e Bataillon en zones rurales17. Dans ce contexte, à l’automne 1915, le ministre de la Milice décrète que dans les comtés ruraux, le recrutement se fera dorénavant localement et non plus par les unités ayant des postes à combler, ce qui donne naissance aux « bataillons ruraux »18. Des agents recruteurs parcourent alors les campagnes québécoises et ontariennes à bord de trains pour intégrer les fermes les plus éloignées à l’effort de recrutement19. Parmi les unités rurales levées, citons le 178e Bataillon, recruté dans les Cantons de l’Est, et le 153e Bataillon levé en majorité à Guelph, en 191620. Le 15 août 1916, après l’expérience du recrutement local qui ne change guère la donne, le gouvernement fédéral met en place des directeurs de recrutement à la tête de chaque district militaire. Le but est de mieux structurer le recrutement face à la baisse continuelle de volontaires21. Le nombre de nouvelles recrues passe en effet de 32 705 en mars 1916, à 8 675 en juillet de la même année22. À partir de 1916, la pression est aussi plus importante en raison de l’implication d’associations patriotiques. Mais avec l’objectif du gouvernement de toujours augmenter le nombre de recrues pour le Corps expéditionnaire canadien, des voix s’élèvent dans le monde financier, notamment celle du président du Canadien Pacifique, Lord Shaughnessy, qui conseille de garder au pays la main-d’œuvre agricole encore disponible23. Selon The Globe, c’est à partir de 1916 que la question de l’impact du recrutement sur la main-d’œuvre agricole se fait sentir. Dans le milieu rural, chaque nouvelle recrue est une aide en moins pour les récoltes, ce qui a un impact sur le niveau et la qualité de la production24.

Affiche 178ieme Bataillon canadien-français.

Bibliothèque et Archives Canada PA-00779.

Affiche 178e Bataillon canadien-français.

Les associations d’agriculteurs pressent le gouvernement fédéral de prendre en considération ce problème dans sa politique de recrutement, ne serait-ce que pour garantir le succès des campagnes de surproduction. Par exemple, en février 1916, à l’issue de la deuxième convention annuelle du United Farmers of Ontario à Toronto, une résolution est prise et diffusée dans la presse rurale ontarienne. Elle rappelle l’importance que les agriculteurs demeurent dans leurs champs pour contribuer à soutenir les armes de la métropole, ce que le recrutement remet en cause25. À l’Ouest, en février 1916, à l’occasion de la convention annuelle de la Saskatchewan Grain Growers’ Association, dans une approche discursive, le président J. H. Maharg démontre que les besoins de l’Empire en vivres imposent aux agriculteurs le devoir de produire. Leur place est donc aux champs. Sans pour autant remettre en cause le recrutement et à l’exemple des agriculteurs ontariens26, J. H. Maharg incite à trouver des sources de recrutement autres que celles des campagnes, notamment en mobilisant les travailleurs d’industries jugées non essentielles27.

En juillet 1915, L’Éclaireur du comté de Beauce fait valoir que le Canada a fourni assez d’hommes pour les combats outre-mer et qu’il convient à présent de favoriser le soutien de l’effort de guerre depuis le Canada avec une production agricole placée sur le même plan que celle de munitions28. Cette position n’est guère différente de celle des agriculteurs canadiens-anglais et fait écho à celle des nationalistes canadiens-français, en particulier celle d’Henri Bourassa. Pour ce dernier, plutôt que de se vider de sa force vive, le Québec peut pleinement contribuer au conflit avec ses industries et son agriculture. Dès septembre 1914, il a d’ailleurs mis en garde le gouvernement canadien des dangers d’éloigner sa main-d’œuvre agricole en l’envoyant outre-mer29. En décembre 1914, Henri Bourassa a provoqué des réactions en exprimant ce point de vue lors d’une conférence à Toronto. À un moment où l’attention de la Ville Reine est tournée vers le recrutement, il affirme que la production agricole doit avoir la priorité. Cette vision nord-américaine de la contribution à la guerre en Europe exprime le point de vue des campagnes :

[…] le 17 décembre 1914, au milieu d’un tapage systématique et qui durait depuis une heure, M. Bourassa lisait ces mots : « Il n’y a que quelques semaines l’un des principaux journaux de Londres, la Westminster Gazette, était obligé de nous rappeler que nous pouvions rendre un meilleur service à la mère patrie et à l’Empire en produisant du blé qu’en levant des soldats », et l’estrade fut envahie par un groupe de soldats brandissant l’Union Jack et la réunion fut brutalement interrompue30.

Si cette approche est mal reçue en 1914, elle s’impose cependant au fur et à mesure du conflit. Dans un contexte canadien où l’effort de guerre agricole et le recrutement de nouvelles unités sont simultanément appliqués, un problème de cohérence apparait. Comment le gouvernement fédéral peut-il laisser l’un et l’autre de ces devoirs suivre leur cours sans prendre de mesures pour leur donner un ordre de priorité? Ce problème s’intensifiera pour atteindre son paroxysme au moment de la conscription. Certains agriculteurs ontariens ne comprennent tout simplement pas la position de leurs gouvernements fédéral et provincial qui, d’un côté, leur demandent d’augmenter leur production et, de l’autre, les exhortent à s’enrôler.

Portait d’Henri Bourassa en juillet 1917.

Bibliothèque et Archives Canada C-009092.

Portait d’Henri Bourassa en juillet 1917.

Pour justifier leur position à l’égard du recrutement, les agriculteurs s’appuient sur les politiques du gouvernement fédéral qui les enjoignent à augmenter la production agricole pour soutenir l’Empire. Ainsi, ils justifient  leur position en prétendant que ceux qui restent au Canada ont un devoir spécifique à remplir afin de soutenir l’effort de guerre. Pour ce faire, les publications gouvernementales des années 1915-1916, et en particulier le Livre de guerre du cultivateurdu ministère de l’Agriculture qui fixe les objectifs à atteindre, les aident à prouver le bien-fondé de leur décision de rester au pays. Les campagnes fédérales de production agricole ne font-elles pas des vivres une arme à même de combattre l’ennemi? En Saskatchewan, au cours de la campagne fédérale de surproduction Production et économie de 1916, le Saskatoon Phoenix fait part d’un incident où des agriculteurs refusent catégoriquement de s’enrôler en faisant valoir les attentes que le ministre de l’Agriculture a envers eux31.

Dans les milieux urbains, cette attitude est interprétée comme une preuve de la priorité accordée à l’intérêt personnel par rapport au sacrifice32. Dans le cas de l’Ontario, R. Matthew Bray indique que si les centres urbains sont la principale source de recrutement, ces derniers s’attendent à ce que les campagnes en fassent autant33. The Globe critique très tôt le peu d’empressement des agriculteurs à rejoindre les rangs de l’armée34. Dans un article en date du 22 janvier 1915, on demande même aux campagnes de faire montre de plus de patriotisme à l’égard de l’Empire en revêtant l’uniforme militaire : « Le milieu rural ontarien perd-il sa loyauté envers l’Empire? […] Les régiments ruraux permettront-ils aux régiments urbains de les regarder de haut35? [TCO] » Pour les citadins, la quiétude apparente des campagnes laisse supposer qu’il s’agit d’un monde déconnecté du conflit en cours et il est possible qu’une certaine jalousie face à l’implication moindre, en apparence, des agriculteurs dans le Corps expéditionnaire canadien soit ressentie. Ce fossé résulte de ce que les citadins, soumis à la pression des agents recruteurs au quotidien36, peuvent ne pas (vouloir) comprendre l’importance de  la production de vivres, importance tant martelée dans la presse rurale.

À l’opposé, les ruraux n’apprécient guère ce genre d’accusations. Le 22 août 1916, le  Canadian Military Gazette publie la lettre d’une fermière. Elle y dénonce un article dans lequel on laisse entendre que les cultivateurs sont peu enclins à s’enrôler parce qu’ils désirent plutôt profiter de la manne de la guerre. Les agriculteurs seraient des profiteurs? Pour elle, cette accusation tait le patriotisme réel démontré par ces derniers dans les œuvres de guerre, le travail des femmes aux champs pour combler le manque de travailleurs, et les besoins « vitaux » de la Grande-Bretagne auxquels les producteurs agricoles sont sommés de répondre37. S’il est possible que le patriotisme du monde rural ontarien soit moins démonstratif que celui des villes, les agriculteurs n’en demeurent pas moins loyaux envers l’Empire. Du point de vue du monde rural, si le devoir des agriculteurs est de produire, il revient aux villes de faire leur devoir en fournissant les hommes pour le front38. Ce malentendu entre les agriculteurs et les autorités militaires est encore plus flagrant au moment de la conscription.

Sir Sam Hughes, ministre de la Milice dans le gouvernement Borden, 1911 1916.

Bibliothèque et Archives Canada C-002468.

Sir Sam Hughes, ministre de la Milice dans le gouvernement Borden, 1911-1916.

Au Canada, c’est d’abord la question des tensions ethniques qui marque l’historiographie de la conscription, notamment avec les heurts occasionnés au Québec, au sein de la communauté canadienne-française. Mais elle est aussi caractérisée par une prise de position du monde rural39. La loi de la conscription au Canada s’impose compte tenu du contexte international et militaire sur le front occidental. En 1917, la situation des Alliés peut paraître délicate : guerre sous-marine à outrance, effondrement du front oriental avec la reddition de la Russie, sanglant échec de l’offensive franco-britannique du printemps 1917, pertes canadiennes importantes lors de la victoire de Vimy, et volonté des Allemands d’en finir avec le front occidental avant l’arrivée massive des soldats américains entrés en guerre en avril.

Au regard de cette situation, le nombre de nouvelles recrues canadiennes, en baisse depuis au moins 1915, ne permet plus de combler les pertes subies au front. Par exemple, en avril 1917, après la bataille de la Crête de Vimy, malgré des pertes évaluées à 13 477 hommes (décès et blessures N.D.L.R.), le nombre de nouveaux volontaires n’est que de 5 53040. Pour 1917, avec des pertes totales estimées à 129 890 hommes pour le Corps expéditionnaire canadien, le recrutement ne permet de fournir que 64 139 nouveaux soldats41.

Des officiers canadiens-français du premier bataillon canadien-français à être mis sur pied pendant la conscription. Ils se sont presque tous retrouvés dans le 22e Bataillon, les « Vandoos ».

Bibliothèque et Archives Canada PA-022751.

Des officiers canadiens-français du premier bataillon canadien-français à être mis sur pied pendant la conscription. Ils se sont presque tous retrouvés dans le 22e Bataillon, les « Vandoos ».

Le 18 mai 1917, quatre jours après son retour de la conférence impériale à Londres, Robert Borden annonce au Parlement son intention de recourir à la conscription pour soutenir les troupes canadiennes42. Le projet de loi est déposé le 11 juin, donnant lieu à une longue période de débats. La prise de position du monde rural contre cette mesure, en dépassant la simple opposition culturelle entre Canadiens français et Canadiens anglais, rend les débats plus complexes que n’aurait pu l’imaginer Robert Borden43. Du point de vue des agriculteurs, cette mesure vient aggraver le problème causé par la pression des agents recruteurs sur le monde rural en les privant des bras nécessaires pour les travaux agricoles. Ces préoccupations sont exprimées à la Chambre des communes par leurs représentants lors de la période des débats sur la proposition de loi. En deuxième lecture, le chef de l’opposition libérale, Wilfrid Laurier, disposant alors d’un fort soutien dans les Prairies, propose de recourir à un référendum, à l’exemple de l’Australie, mais sa motion est rejetée. La loi est adoptée en troisième lecture le 24 juillet 1917, ayant force de loi le 29 août suivant44.

Des soldats avancent dans le no man’s land.

Bibliothèque et Archives Canada PA-001020.

Des soldats avancent dans le no man’s land.

Le journal Ottawa Citizen critique le gouvernement canadien, indiquant que ce dernier n’a pas pris en compte la question de la force vive utile au Canada pour les industries et l’agriculture45. Au contraire, la presse urbaine proche du gouvernement reconnait l’importance de recourir à la conscription compte tenu du contexte militaire et elle fait confiance au gouvernement pour faire la part des choses entre les personnes utiles au pays et celles utiles au front46. C’est surtout dans le monde ouvrier et agricole que les critiques fusent, milieux qui se sont montrés réticents à s’enrôler. Du point de vue des ouvriers, la conscription provoque des réactions vives avec des manifestations souvent violentes dans les centres urbains et industriels, en particulier au Québec et en Ontario47. En règle générale, si les réticences des agriculteurs sont moins visibles et spectaculaires, la presse rurale se fait l’écho de leurs inquiétudes. Pour le monde agricole, l’impact de la conscription sur la capacité des agriculteurs à assurer leur production est le principal argument avancé pour dénoncer la loi. Pour justifier son opposition à la conscription, les agriculteurs soutiennent que leur démarche ne s’inscrit pas seulement dans leur intérêt, mais aussi dans l’intérêt national et supranational, qui est de ravitailler les troupes de la métropole et de ses alliés. Dans le contexte agricole, la mise en application de la loi est remise à la mi-octobre pour permettre aux agriculteurs de terminer les récoltes de l’été 1917. L’impact possible de la loi sur la production touche surtout les semailles et les récoltes de 1918.

Afin de démontrer qu’il ne perd pas de vue l’importance qu’a la production agricole, le gouvernement canadien, plutôt que d’opter pour une exemption en masse des agriculteurs, s’appuie sur les tribunaux d’exemption. Eux seuls doivent trancher la question en fonction de l’utilité reconnue ou non de l’agriculteur sur sa terre48. En 1917, 1 387 tribunaux locaux d’exemption sont mis en place. Ils sont composés de deux membres, un désigné par une Commission parlementaire de sélection et l’autre par un juge de comté ou de district. Leurs décisions peuvent être soumises à l’un des 195 tribunaux d’appel composés d’un juge nommé par le juge en chef de la province. Enfin, les décisions en appel peuvent ultimement être soumises au tribunal central des appels dont la décision est définitive49.

Monseigneur Paul Bruchési, archevêque de Montréal.

Bibliothèque et Archives Canada PA-030244.

Monseigneur Paul Bruchési, archevêque de Montréal.

Situés au niveau local, les tribunaux d’exemption doivent rendre des verdicts en tenant compte des conditions qui prévalent dans leur juridiction. Ils peuvent être en mesure de prendre des décisions sur la nécessité ou non de garder au pays des individus jugés comme indispensables à l’économie locale et, par extension, à l’économie nationale50. Au sujet des motifs d’exemption, toutes les catégories de travailleurs sont prises en compte, tant celles du monde rural que celles des milieux industriel et commercial51. Selon les autorités fédérales, en février 1918, la majorité des exemptions sont accordées à des agriculteurs, tandis que la majorité des appels viennent d’individus prétendant pouvoir aider à la production agricole52. D’après les chiffres officiels, en 1918, sur les 161 981 agriculteurs qui demandent une exemption, seuls 20 449 se la voient refuser53. Pour ce qui est du nombre total d’exemptions accordées par les tribunaux, fin 1917, sur les 404 395 conscrits concernés par la Loi du service militaire, 380 510 demandent d’être exemptés, laissant seulement 24 000 conscrits disponibles54. Au total, fin 1917, sur les 380 510 demandes d’exemptions, 278 779 sont accordées55.

Des décisions de tribunaux sont néanmoins remises en cause. Dans les Prairies, des agriculteurs se plaignent que certains tribunaux refusent des exemptions alors même que les conscrits sont indispensables sur leurs fermes56. Qui plus est, John Herd Thompson remarque l’agacement des Canadiens anglais des Prairies à l’endroit des tribunaux, si rigides dans leur processus d’attribution des exemptions. Cet agacement se nourrit du fait qu’aux yeux de l’Ouest, les tribunaux semblent moins sévères dans les districts canadiens-français ou au Québec57.

Les agriculteurs qui n’obtiennent pas une exemption doivent tout abandonner derrière. Le 6 janvier 1918, le ministre de l’Agriculture de la Saskatchewan écrit au ministre de la Milice pour lui indiquer que dans sa province, l’administration de la Loi du service militaire fait en sorte que nombre de jeunes agriculteurs conscrits doivent se débarrasser de leurs équipements ou de leur bétail dans des ventes aux enchères. De ce fait, sur un ton alarmiste afin que ressortent bien les effets néfastes de la conscription pour les campagnes, le ministre de l’Agriculture brandit la menace que nombre de terres ne seront pas cultivées. Cependant, la seule réponse obtenue du ministre de la Milice est de laisser aux tribunaux d’exemption le soin de juger chaque cas58

Deux soldats du 22e Bataillon dans les tranchées en juillet 1916.

Bibliothèque et Archives Canada PA-000298.

Deux soldats du 22e Bataillon dans les tranchées en juillet 1916.

Le 13 octobre 1917, une fois les récoltes terminées, malgré les perturbations causées par les démarches à faire auprès des tribunaux d’exemption, les hommes conscrits de la classe 1 (célibataires et veufs de 20 à 34 ans sans enfants) reçoivent l’ordre de se rendre auprès des autorités militaires au plus tard le 10 novembre. En ce qui concerne les attentes des autorités, le ministre de la Milice demande d’abord 25 000 conscrits, puis 10 000 par mois59. Ce n’est qu’à partir du 3 janvier 1918, après les élections fédérales du 17 décembre 1917, que les 20 000 premiers conscrits sont convoqués aux casernes. Certains refusent de se présenter, forçant alors le gouvernement fédéral à les traquer.

Les agriculteurs sont de plus en plus mécontents de ne pas avoir été exemptés en masse, eux qui avaient conçu de grandes attentes à l’endroit des tribunaux, croyant que ces derniers reconnaitraient le rôle joué par les agriculteurs dans l’effort de guerre. Le gouvernement canadien doit prendre position, confronté qu’il est à des récriminations toujours plus grandes et à la menace d’une baisse de la production en 1918, sans compter le contexte des élections fédérales de décembre 1917 et les difficultés accrues des Alliés sur le plan alimentaire. Le 12 octobre 1917, Robert Borden met en place un gouvernement d’union pour marquer l’unité des partis et du pays dans la poursuite de la guerre, notamment en soutenant la conscription. À l’occasion de la campagne électorale fédérale de novembre-décembre 1917, le gouvernement canadien atténue sa position face aux agriculteurs. Tandis que le ministre fédéral de l’Agriculture leur assure que le gouvernement n’a pas l’intention de retirer des champs les hommes ayant les compétences requises pour les travaux agricoles60, le 24 novembre, le général Mewburn, ministre de la Milice, fait une promesse qui calme le monde agricole. C’est en Ontario qu’il prend position lors d’un discours prononcé devant des électeurs ruraux de Dundas, où il annonce qu’une exemption sera accordée à tous les fils d’agriculteurs et aux travailleurs agricoles expérimentés afin de préserver cette ressource pour les semailles et les récoltes de 1918. Il s’engage aussi à revoir pour ces personnes les jugements concernant les refus d’exemption61.

Cette promesse est connue dans le milieu rural comme la « promessse Mewburn ». À partir de ce moment, le président du Conseil du service militaire instruit les tribunaux d’exemption de prendre en considération le cas des agriculteurs62. Le 2 décembre 1917, cette promesse devient loi avec un décret qui accorde des exemptions aux jeunes agriculteurs et aux travailleurs agricoles63. Le ministre fédéral de l’Agriculture dépêche dans les comtés ruraux des représentants de son ministère pour encadrer les agriculteurs voulant faire appel et obtenir leur exemption64. Cette prise en compte de l’agriculteur est appuyée par un exemple concret : celui d’un jeune agriculteur ontarien W. H. Rowntree, qui obtient son exemption du tribunal d’appel le 8 décembre 1917. Ce jugement fait jurisprudence en reconnaissant qu’il doit demeurer sur sa ferme en tant que seule aide disponible pour son père âgé et son jeune frère pour cultiver 150 acres près de Weston65. Le jugement du juge Lyman P. Duff, de la Cour suprême, est publié dans l’ensemble de la presse canadienne66. La diffusion est faite sous l’autorité du Bureau du Directeur de l’information publique, organe officiel canadien de propagande instauré en 1917. Au moment des élections fédérales, la publication de ce jugement est une stratégie de communication dans le but de démontrer que le gouvernement d’union se soucie des agriculteurs. Il s’agit de calmer la grogne dans le monde rural pour éviter de le voir basculer du côté des libéraux de Wilfrid Laurier qui font campagne contre la conscription. Si les votes du Québec pour le gouvernement d’union peuvent sembler perdus d’avance, il s’agit de s’assurer d’obtenir les votes du milieu rural canadien-anglais, et en particulier ceux de l’Ontario et des Prairies, qui vont généralement aux libéraux.

Défilé anti-conscription au Square Victoria, à Montréal, au Québec.

Bibliothèque et Archives Canada C-006859.

Défilé anti-conscription au Square Victoria, à Montréal, au Québec.

La mise en place d’exemptions permet aux agriculteurs d’envisager de manière plus sereine les semailles et les récoltes de 1918, en sachant que leurs fils et leurs travailleurs agricoles seront à leurs côtés. En Ontario, les exemptions accordées encouragent les agriculteurs à augmenter au printemps 1918 leurs surfaces ensemencées pour répondre aux besoins de la Grande-Bretagne67. Au Québec également, en février 1918, Le Saint-Laurent s’appuie sur ces exemptions pour inciter les agriculteurs à produire toujours plus68. Malheureusement, le contexte militaire de 1918, d’abord défavorable aux Alliés avec l’offensive générale allemande du printemps, bouleverse la donne.

Le 21 mars 1918, les Allemands déferlent et percent les lignes franco-britanniques. Depuis l’Europe, le ministre canadien des Forces militaires d’outre-mer, A. E. Kemp, s’inquiète de la baisse des renforts en provenance du Canada. Le 27 mars 1918, il adresse au ministre de la Milice une dépêche indiquant que 15 000 hommes en renfort pour l’infanterie et 200 pour la cavalerie doivent quitter l’Angleterre pour le front avant la fin avril. Or, la Loi du service militaire ne permet pas de disposer du nombre de recrues requis. Le ministre de la Milice, après les émeutes sanglantes de Québec, répond le 8 avril que, tout au plus, il pourra faire parvenir outre-mer 4 900 conscrits en avril ou au début du mois de mai69.

Face à cette situation, Robert Borden décide d’agir. Le 19 avril 1918, il aborde la question à la Chambre des communes en déposant un décret « projeté » faisant état de la situation urgente qui prévaut sur le front occidental et qui prévoit l’annulation des exemptions. Pour le premier ministre, cette modification de la Loi du service militaire par un décret, avant même les discussions en Chambre, se justifie par le fait que les voies législatives ordinaires entraîneraient des délais que la situation militaire ne permet pas. Il demande simplement aux députés d’approuver une résolution reconnaissant le décret, ce contre quoi s’élève Wilfrid Laurier, qui déclare cette manœuvre non démocratique et contraire aux règles de fonctionnement du Parlement70.

Le gouvernement poursuit donc deux buts contradictoires, soit de recruter plus d’hommes et d’augmenter la production agricole. Face à ces buts qui accroissent la difficulté du Canada à assumer sur deux fronts son effort de guerre compte tenu de ses ressources mobilisées jusqu’à leur extrême limite, les agriculteurs ne comprennent plus où est la priorité. À l’exemple des récriminations de 1917, Wilfrid Laurier souligne l’incohérence apparente du gouvernement71. Durant toute la guerre, le gouvernement canadien ne sait jamais comment véritablement gérer cette question de la main-d’œuvre et des agriculteurs au regard de son objectif de fournir des hommes au Corps expéditionnaire canadien72. L’absence d’une conscription de la main-d’œuvre active canadienne se fait sentir tout au long du premier conflit mondial, au contraire de la guerre de 1939-1945, où on a su tirer des leçons avec la Loi de mobilisation des ressources nationales de 1940. En dépit de deux propositions de modification de la part de libéraux issus de provinces agricoles pour conserver les exemptions, la Chambre des communes va de l’avant73. Le 20 avril 1918, les exemptions octroyées en 1917 sont annulées. Parmi les jeunes agriculteurs de 20 à 22 ans, 72 825 avaient obtenu une exemption. De ce nombre, 41 852 sont annulées74. L’impact de cette mesure se fait sentir sur le nombre de conscrits envoyés outre-mer à partir de l’été 1918 : en juin, 10 290 s’embarquent pour la Grande-Bretagne, le nombre passe à 11 158 en juillet et à 13 977 en août… mais à quel prix75! Les agriculteurs considèrent l’annulation des exemptions comme le reniement de la promesse électorale du gouvernement d’union76.

Sir Wilfrid Laurier, premier ministre du Canada, 1896 1911.

Bibliothèque et Archives Canada C-001971.

Sir Wilfrid Laurier, premier ministre du Canada, 1896-1911.

À l’Est, l’United Farmers of Ontario organise une marche sur Ottawa, en mai 1918. Le ministre de l’Agriculture du Québec, J.-E. Caron, demande à faire partie de la délégation77. Le 14 mai, l’United Farmers of Ontario, pour l’Ontario, et le Comptoir coopératif de Montréal, pour le Québec78, rassemblent leurs troupes pour rencontrer Robert Borden à Ottawa. La délégation se compose de 5 000 agriculteurs (3 000 Ontariens et 2 000 Québécois). En dépit des tensions culturelles concernant l’enrôlement ou la question des écoles ontariennes francophones qui ont marqué les années précédentes, les agriculteurs des deux provinces font entendre une seule et même voix pour dénoncer l’impact de l’annulation des exemptions sur les récoltes de 1918. Pour la plupart des agriculteurs, c’est la première fois qu’ils remettent en cause ouvertement une politique du gouvernement fédéral qu’ils considèrent comme contraire à leurs intérêts79.

Les agriculteurs rencontrent le premier ministre Robert Borden, le ministre fédéral de l’Agriculture, le ministre de la Milice et le président du Conseil privé et vice-président du Comité de guerre. Dans ses mémoires, Robert Borden souligne que l’atmosphère de la rencontre est extrêmement agressive80. Pour représenter les agriculteurs, quatre personnes, dont J.-E. Caron, prennent la parole. Le premier à s’exprimer est Manning Doherty de Malton, en Ontario. Il lit la pétition recueillie par la délégation d’agriculteurs au théâtre Russell. Il assure que les agriculteurs ne sont nullement en rébellion, mais qu’ils désirent informer le gouvernement des conséquences de l’annulation des exemptions pour la production agricole, en plus de souligner leur déception face à la promesse non tenue de les exempter et de faire part de leur perte de confiance envers le gouvernement. Même s’ils ont pu augmenter leurs surfaces ensemencées avant l’annulation des exemptions, ils se disent à présent confrontés au manque de main-d’œuvre qui fera chuter d’au moins 25 pour 100 la production agricole canadienne81. Pour démontrer leur contribution à l’effort de guerre, la pétition souligne le paradoxe suivant : les agriculteurs sont encouragés à produire le plus possible entre 1915 et 1917, mais on les empêche de le faire en raison de la conscription en 191882.

Des soldats canadiens votent sur la ligne de front aux élections fédérales de 1917. Tous les militaires canadiens pouvaient voter et quatre-vingt-dix-neuf pour cent d’entre eux ont voté pour le gouvernement d’unité nationale de sir Robert Borden, dont la campagne était axée sur la conscription.

Collection d’archives George-Metcalf, CWM 19930013-610.

Des soldats canadiens votent sur la ligne de front aux élections fédérales de 1917. Tous les militaires canadiens pouvaient voter et quatre-vingt-dix-neuf pour cent d’entre eux ont voté pour le gouvernement d’unité nationale de sir Robert Borden, dont la campagne était axée sur la conscription.

Après ces doléances, Robert Borden répond que les agriculteurs doivent se plier à la loi maintenant que les annulations ont été votées83. Il rappelle que, pour l’heure, le devoir du Canada est d’abord d’envoyer des renforts afin de soutenir les hommes au front84. Pour les agriculteurs, cette position dénote un manque de respect à leur égard, car Robert Borden ne reconnait pas les efforts qu’ils ont déployés au cours des années précédentes85. Selon Le Soleil, les agriculteurs repartent en colère et peu satisfaits de leur rencontre avec le premier ministre86.

Si le gouvernement ne plie pas, la marche sur Ottawa engendre néanmoins des effets. Le 25 mai 1918, des exemptions sont octroyées pour permettre aux conscrits ruraux encore stationnés au Canada de participer aux semailles et aux récoltes de 191887. Au moment des récoltes, le ministre de la Milice publie un encart dans la presse rurale pour informer les agriculteurs de la possibilité d’obtenir des permissions pour les récoltes de l’été 1918, tout en soulignant que l’envoi des conscrits outre-mer constitue la priorité88. On comprend ainsi que les autorités militaires ne font pas complètement abstraction de la question des vivres et que les hommes politiques canadiens sont bien conscients de l’impact de la mesure prise sur les récoltes89.

Soldiers Of the Soil. La Commission canadienne du Ravitaillement a distribué cette affiche au niveau nationale à l’intention des agriculteurs. Elle incite les garçons âgés de 15 à 19 ans à travailler bénévolement sur les fermes pendant les étés comme « soldats de la terre » parce que les fermiers étaient désespérément à court de main d’œuvre. Ces « soldats », au nombre de 22 385, ont remplacé les jeunes hommes habitant sur les fermes qui s’étaient enrôlés.

Article numéro CWM 19890086-885.

Soldiers Of the Soil. La Commission canadienne du Ravitaillement a distribué cette affiche au niveau nationale à l’intention des agriculteurs. Elle incite les garçons âgés de 15 à 19 ans à travailler bénévolement sur les fermes pendant les étés comme « soldats de la terre » parce que les fermiers étaient désespérément à court de main-d’œuvre. Ces « soldats », au nombre de 22 385, ont remplacé les jeunes hommes habitant sur les fermes qui s’étaient enrôlés.

Conclusion

Pour les récoltes canadiennes de 1918, la menace des agriculteurs de diminuer la superficie cultivée n’est pas mise à exécution. Au Canada, elle passe au contraire de 42 millions d’acres en 1917 à 51 millions d’acres en 1918. En dépit de leurs critiques, les agriculteurs québécois et ontariens ont atteint les objectifs fixés par les autorités fédérales et provinciales, soit augmenter de plus de 600 000 acres les terres cultivées au Québec, et de 1 million d’acres celles cultivées en Ontario. Par contre, en dépit de l’augmentation de la superficie cultivée avant l’annulation des exemptions, la principale conséquence de la conscription est que les récoltes de 1918 furent catastrophiques. Au Canada, le blé cultivé, alors même que cette céréale est définie comme une « arme » pour soutenir les Alliés, passe de 233 742 850 boisseaux en 1917 à seulement 189 075 350 boisseaux en 191890. Qui plus est, cette brèche dans le lien de confiance entre les autorités politiques et le monde agricole canadien aura également un impact pendant l’après-guerre.

 

NOTES

  1. David Dupont, Une brève histoire de l’agriculture au Québec. De la conquête du sol à la mondialisation, Québec, FIDES, 2009, p. 39.

  2. Henry Borden ed., Robert Laird Borden: His Memoirs, vol. I, Toronto, MacMillan Company, 1938, p. 457 ; « Les cadeaux des provinces », Le Peuple, 18 septembre 1914.
  3. Eric Kocher-Marboeuf,  « Campagnes », dans Inventaire de la Grande Guerre, ed. François Lagrange, Paris, Universalis, 2005, p. 341.

  4.  « Le prochain devoir du Canada », L’Éclaireur, 23 octobre 1914.

  5. Robert W. Trowbridge,  « War Time Rural Discontent and the Rise of the United Farmers of Ontario. 1914-1919 », M. A. diss., University of Waterloo, 1966, p. 42-4.

  6.  « Aux cultivateurs », L’Éclaireur, 13 août 1914.

  7. Borden ed., Robert Laird Borden: His Memoirs, p. 513 et 528.

  8. W. R. Young,  « Conscription, Rural Depopulation, and the Farmers of Ontario, 1917-19 », Canadian Historical Review 53, 3, 1972, p.299.

  9. J. Castell Hopkins ed., Canadian Annual Review, 1918, Toronto, CAR Ltd, 1919, p. 509.

  10. Nos volontaires sous les armes, Montréal, sans éd., 1916?, p. 32-5.

  11. Lettre de F. S. Murphy, de North Battleford, au ministre de l’Agriculture, 10 août 1918, Fonds R-266, Archives de la Sakatchewan (Regina) (SAB-R).

  12. Desmond Morton., Billet pour le front. Histoire sociale des volontaires canadiens (1914-1919). Montréal, Athéna Éditions, 2005, p. 312.

  13.  « Majority of the 65th Will Work in the Harvest », The saskatoon Phoenix, 14 août 1915.

  14. « Recruiting is Still Active at Country Points », The saskatoon Phoenix, 14 août 1915.

  15.  « Will Not Take Over Canadian Wheat Crop », The Globe, 12 juillet 1915.

  16.  « Are Barrie Young Men Unpatriotic? », Northern Advance, 15 octobre 1914.

  17.  « Start Active Campaign to Get More Recruits », The Saskatoon Phoenix, 12 mai 1915.

  18.  « Rural System of Recruiting », The Ottawa Citizen, 22 octobre 1915.

  19.  « Recruiting by Train for Grey Battalion », The Globe, 6 janvier 1916 ;  « First Recruiting Train to Run in Grey County », The Globe, 3 janvier 1916.

  20. Robert Rutherdale ed., Hometown Horizons. Local Responses to Canada’s Great War, Canada, UBC Press, Vancouver, 2004, p. 84-5 ; Barbara M. Wilson ed., Ontario and the First World War. 1914-1918. A Collection of Documents, Toronto, Champlain Society, 1977, p.xxxv.

  21. Robert Craig Brown ed., Robert Laird Borden. A Biography. Volume II: 1914-1937, Toronto, MacMillan of Canada, 1980, p. 63.

  22. Paul Maroney,  « Recruiting the Canadian Expeditionary Force in Ontario, 1914-1918 », PhD. diss., McGill University, 1991, p. 21.

  23.  « “We Must Go Slowly about Recruiting” dit Lord Shaughnessy », Le Devoir, 10 mars 1916.

  24.  « The Farm Labor Problem and the Way Out », The Globe, 9 février 1916.

  25. « Rural Recruiting », The Farmer’s Sun, 9 février 1916 ; J. Castell Hopkins ed., Canadian Annual Review, 1916, Toronto, CAR Lted, 1917, p. 309-10.

  26. Wilson ed., Ontario and the First World War, p. xxxvii.

  27.  « The Annual Address of the President of Saskatchewan Grain Growers’ Association », The Prairie Farm and Home, 23 février 1916.

  28.  « L’horizon est chargé », L’Éclaireur, 1er juillet 1915.

  29.  « Après la guerre, la famine », Le Devoir, 2 septembre 1914.

  30.  « Les cultivateurs à Ottawa », 13 mai 1918. Caron, Joseph-Édouard, Dictionary of  Canadian Biography (en ligne).

  31.  « Production Campaign is Deterring Men », The Saskatoon Phoenix, 29 mai 1916.

  32. J. Castell Hopkins ed., Canadian Annual Review, 1915, Toronto, CAR Lted, 1916, p. 216-17.

  33. R. Matthew Bray,  « 'Fighting as an Ally': The English-Canadian Patriotic Response to the Great War », Canadian Historical Review, vol.61, no 2, 1980, p. 147.

  34.  « Rural Recruiting is Still Behind », The Globe, 27 janvier 1915.

  35.  « Is Rural Ontario Lagging Behind? », The Globe, 22 janvier 1915.

  36. Mourad Djebabla,  « La confrontation des civils québécois et ontariens à la Première Guerre mondiale, 1914-1918 : les représentations de la guerre au Québec et en Ontario » PhD diss., Université du Québec à Montréal, 2008

  37.  « The Other Side of the Case », The Canadian Military Gazette, 22 août 1916.

  38. David William Paterson,  « Loyalty, Ontario and the First World War », M.A. diss., McGill Univeristy, 1986, p. 49.

  39. Roger Graham ed., Arthur Meighen. A Biography, vol. I, Toronto, Clarke, Irwin and Company Limited, 1968, p. 193.

  40. Mason Wade ed., The French Canadians. 1760-1945, Toronto, MacMillan Company, 1956, p. 733.

  41. Total Casualities during 1917, 19 avril 1918, Fonds MG26, Borden Papers, Bibliothèque et Archives Canada (BAC).

  42. Borden ed., Borden ed., Robert Laird Borden: His Memoirs, p. 698-769.

  43. John English ed., Borden. His Life and World, Toronto, McGraw-Hill Ryerson Limited, 1977, p. 141.

  44. G. W. L. Nicholson, Le Corps expéditionnaire canadien. 1914-1919, Ottawa,  R. Duhamel – Imp. De la Reine, 1963, p. 373.

  45.  « Food and Fighting », The Ottawa Citizen, 22 mai 1917.

  46. Voir par exemple :  « Conscription at Last », The Morning Leader, 19 mai 1917 ;  « Des hommes! … », L’Événement, 29 mai 1917 ;  « La conscription », L’Événement, 4 juin 1917 ;  « La conscription », L’Événement, 12 juin 1917.

  47. Bernard Dansereau,  « Le mouvement ouvrier montréalais et la crise de la conscription 1916-1918 », M.A. diss, Université du Québec à Montréal, 1994 ; Wilson ed., Ontario and the First World War, p. lv.

  48.  « Les agriculteurs ne sont pas exemptés », Le Devoir, 11 juillet 1917.

  49. Nicholson, Le Corps expéditionnaire canadien, p. 375.

  50. Trowbridge, p. 88.

  51. Nicholson, p. 373.

  52. J. Castell Hopkins ed., Canadian Annual Review, 1918, Toronto, CAR Lted, 1919, p. 465.

  53. Ibid.

  54. J. L. Granatstein et J. M. Hitsman ed., Broken Promises. A History of Conscription in Canada, Toronto, Oxford University Press, 1977, p. 85.

  55. Idem.

  56.  « Complaint That Bona Fide Farmers Have Been Refused Exemption Answered by Referring Stated Cases to T.M. Molloy », The Morning Leader, 14 février 1918.

  57. John Herd Thompson ed., The Harvests of War. The Prairie West, 1914-1918, Toronto, McClelland and Stewart, 1978, p. 133.

  58. J. Castell Hopkins, Canadian Annual Review, 1918 (Toronto: CAR Lted, 1919), 464.

  59. Nicholson, p. 375. En fin de compte, le 11 novembre 1918, au regard des 100 000 conscrits que Borden voulait obtenir avec la loi, 99 951 ont été fournis au Corps expéditionnaire canadien. De ce nombre, seuls 24 132 servirent sur le front en France.

  60. Trowbridge, p. 100.

  61. Notes for Addresses Federal Elections, 1917, Fonds 6, William Hearst, Archives publiques de l’Ontario (APO) ; J. Castell Hopkins, Canadian Annual Review, 1918, Toronto, CAR Ltd, 1919, p. 464.

  62. Trowbridge, p. 100.

  63. J. L. Granatstein et J. M. Hitsman, p. 75.

  64.  « Agriculturists on Tribunals to Protect Farmers », The Montreal Daily Star, 4 décembre 1917.

  65. Trowbridge, p. 101.

  66.  « Final Appeal Judge Given Ruling on Exemption of Farmers », Farmer’s Sun, 12 décembre 1917;  « Exemption is Granted Farmer by Judge Duff », The Morning Leader, 7 décembre 1917 ;  « La terre », L’Action catholique, 8 janvier 1918.

  67. Trowbridge, p. 111, 114 et 117.

  68.  « Production! Production! Production! », Le Saint-Laurent, 28 février 1918.

  69. Nicholson, p. 377.

  70. Ibid., p. 379.

  71. Canada, Official Report of the Debates of the House of Common of the Dominion of Canada. First Session-Thirteenth Parliament. 8-9 George V, 1918, vol . CXXXIII,Ottawa, J de Labroquerie Taché, 1918, p. 943.

  72. J. L. Granatstein,  « Conscription in the Great War », dans Canada and the First World War, ed. David Mackenzie, Toronto, University of Toronto Press, 2005, p. 65.

  73. Canada, Compte rendu officiel des débats de la Chambre des communes du Canada, vol. CXXXII, p. 1016-17.

  74. J. Castell Hopkins ed., Canadian Annual Review, 1918, Toronto, CAR Ltd, 1919, p. 467.

  75. Nicholson, p. 379.

  76. Robert Craig Brown ed., Robert Laird Borden, p. 133.

  77. Trowbridge, p. 124-6.

  78.  « Les fermiers québécois se joignent aux Ontariens », Le Devoir, 7 mai 1918 ;  « Appel à tous les cultivateurs », L’Événement, 7 mai 1918 ;  « Appel à tous les cultivateurs », Le Peuple, 10 mai 1918.

  79. Kerry A. Badgley, Ringing in the Common Love of Good. The United Farmers of Ontario, 1914-1926, Montreal, McGill University-Queen’s University Press, 2000, p. 57.

  80. Borden, Robert Laird Borden: His Memoirs, p. 802.

  81. Trowbridge, p. 126-38.

  82.  « La requête des fermiers du pays », Le Soleil, 15 mai 1918.

  83.  « Farmers Told No Relaxation of Military Service Possible », The Globe, 15 mai 1918.

  84.  « Protestation des fermiers », Le Patriote de l’Ouest, 15 mai 1918;  « M. Borden désappointe les fermiers », Le Devoir, 15 mai 1918.

  85.  « La production supplantée par le soldat », Le Colon, 16 mai 1918.

  86.  « Les fermiers n’ont pas de succès à Ottawa », Le Soleil, 15 mai 1918.

  87.  « Des conscrits libérés pour l’agriculture », Le Soleil, 25 avril 1918.

  88.  « Public Notice », The Wilkie Press, 27 juin 1918.

  89. J. Castell Hopkins ed., Canadian Annual Review, 1918, Toronto, CAR Ltd, 1919, p. 465.

  90. Canada, Minister of Trade and Commerce, The Canada Year Book, 1918, Ottawa, J. de L. Taché, 1919, p. xiii.