Rapport spécial

Photo du MDN IS10-2015-0007-006, par le caporal Darcy Lefebvre

Général Jonathan Vance

Le général Jonathan Vance, chef d’état-major de la défense, se penche sur le problème de l’inconduite sexuelle au sein des Forces armées canadiennes

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« Rappelez-vous que de la conduite de chacun dépend le sort de tous. »
- Alexandre le Grand

Le général Jonathan Vance, C.M.M., C.S.M., C.D., a reçu sa commission d’officier après avoir obtenu son diplôme du Collège militaire Royal Roads, en 1986. Il a été commandant adjoint du Commandement allié de forces interarmées de Naples et a commandé la Force opérationnelle du Canada à Kandahar, en Afghanistan, en 2009 et en 2010. Il a ensuite été affecté au poste de commandant du Commandement des opérations interarmées du Canada, en septembre 2014, puis il a été nommé chef d’état-major de la défense, le 17 juillet 2015.

Introduction

Le riche patrimoine militaire du Canada compte parmi les réalisations auxquelles la population canadienne accorde le plus de valeur. Forgé dans les hauteurs de Vimy, dans les eaux boueuses de l’Atlantique Nord, dans les cieux enflammés de l’Angleterre et de l’Europe du temps de l’occupation et, plus récemment, dans des lieux comme l’Afghanistan et l’Iraq, notre héritage militaire a été façonné par un courage sans pareil, une audace à vous couper le souffle et une indéniable combativité. De Mafeking à Medak et de Kapyong à Kandahar, les guerriers du Canada ont constamment acquis leurs lettres de noblesse parmi les plus grands.

Notre héritage n’est pourtant pas fait que d’intrépidité et de bravoure. L’une des caractéristiques des exploits militaires qu’ont réalisés les Canadiens a été l’humanité dont ceux-ci ont immanquablement fait preuve, aussi pénibles qu’aient pu être les conditions dans lesquelles ils se sont trouvés. En effet, les prouesses qu’ont accomplies au fil des ans les marins, soldats et aviateurs canadiens ont presque toujours été marquées aussi bien du sceau de la compassion à l’endroit des personnes affligées par un conflit que par les autres caractéristiques de notre flair guerrier.

La situation géographique avantageuse et fort enviable du Canada a fait en sorte que nous avons jusqu’ici presque invariablement mené nos combats non pas dans notre pays, pour en protéger le territoire, mais en terre étrangère, pour appuyer nos alliés et défendre les valeurs qui sont sacrées aux yeux de la population canadienne : liberté, respect, dignité, équité et perspectives d’avenir. Au pays et, surtout, à l’étranger, des Canadiens ont combattu et ont sacrifié leur vie pour protéger de tels idéaux.

Le respect des valeurs susmentionnées a toujours été au cœur de la structure militaire canadienne. Il n’est donc pas étonnant que les révélations faites au printemps 2014, puis confirmées un an plus tard, selon lesquelles les Forces armées canadiennes (FAC) sont toujours aux prises avec un problème qu’elles croyaient avoir réglé il y a des années, aient eu un effet aussi dévastateur. Le fait que certains des membres des FAC aient choisi, consciemment ou non, de faire fi de valeurs essentielles dont la défense est la raison d’être des FAC est troublant et nécessite notre attention immédiate et rigoureuse. Pourtant, le soldat professionnel qui se rend compte que certains militaires s’en sont pris à des frères et sœurs d’armes ne peut que conclure qu’un tel comportement est complètement indéfendable et infamant.

Aussi importante que puisse être la mission essentielle des FAC, qui est de protéger constamment les valeurs du Canada, la protection de ces valeurs n’est pas la seule raison pour laquelle l’institution doit lutter contre le problème urgent des comportements dommageables et inappropriés. Essentiellement, tous les hommes et toutes les femmes qui acceptent de leur plein gré de s’exposer à des dangers et de faire des sacrifices pour servir leur pays méritent d’évoluer dans un milieu professionnel où ils seront respectés et où personne ne portera atteinte à leur dignité. Oui, notre pays les envoie régulièrement dans des zones dangereuses, où ils risquent d’être blessés, de tomber malades ou même de mourir. Nous sommes forcément exposés à de tels risques dans l’exercice de nos fonctions. Toutefois, il est inconcevable que des militaires au service de leur pays puissent être traités d’une façon irrespectueuse portant atteinte à leur bien-être psychologique ou physique, ou qu’ils puissent être menacés ou transformés en victimes de l’intérieur, par une personne appartenant à l’organisation qu’ils sont si fiers de servir. En tant que membres à part entière d’une institution nationale de premier plan, les membres des Forces armées canadiennes méritent un meilleur traitement.

Fait tout aussi essentiel, les attitudes et les comportements qui minent l’esprit de camaraderie, la cohésion et la confiance des militaires – soit les principes qui sont au cœur de la formation de toute force de combat professionnelle – finiront par réduire l’efficacité opérationnelle des FAC avec le temps. Si la confiance mutuelle implicite et absolue, sans égard pour le sexe ou les antécédents, diminue de quelque façon que ce soit, nous risquons de ne plus combattre avec toute l’assurance, la détermination et l’efficacité dont nous sommes capables durant le prochain affrontement. Rien ne menace plus l’intégrité et l’efficacité d’une force de dernier recours que l’érosion de la confiance parmi les militaires qui travaillent côte à côte.

Une membre de la Marine au garde à vous devant le drapeau canadien.

Photo du MDN IS01-2015-0005-058, par le sergent Yannick Bédard

Lorsque je suis devenu chef d’état-major de la défense (CEMD), en juillet dernier, j’ai indiqué que l’élimination du problème des comportements sexuels dommageables et inappropriés qui existe au sein des FAC serait l’une de mes priorités, en raison des répercussions qu’il a sur notre capacité d’assurer constamment le succès de l’institution qui fait notre fierté. Je suis toujours aussi convaincu que je l’étais alors que nous devons régler ce problème avec détermination et pour toujours.

Des Canadiens de toutes les couches de la société, y compris des membres des FAC, anciens et en service, me rappellent régulièrement que les attitudes et les comportements inconvenants à l’égard des relations sexuelles sont devenus un fléau sociétal qui touche les organismes militaires et civils partout au pays, et dans le monde entier. Bien sûr, ils n’ont pas tort. Au cours des dernières années, le problème a pris de l’ampleur, et un nombre incalculable d’organismes se sont retrouvés aux prises avec des difficultés comparables à celles que nous éprouvons.

Ma réponse à l’égard de ce constat comporte toujours deux volets. Premièrement, le fait que les FAC ne soient pas les seules à faire face au problème ne diminue en rien la gravité de la situation que vivent les militaires affligés ou touchés par ce problème. Deuxièmement, le problème pourrait entraîner des conséquences beaucoup plus grandes pour les FAC que pour tout autre organisme. Pour la plupart des organisations, ces conséquences pourraient être une atteinte à la réputation, une réduction de la part du marché ou une chute des revenus. Cependant, pour une force de combat professionnelle, les répercussions de l’affaiblissement de la confiance et de la cohésion sont souvent la perte de vies et la diminution de la fiabilité dans les opérations.

Une femme-officier et un Ranger canadien discutent durant l’opération « Nanook ».

Photo du MDN IS10-2015-0013-07, par le caporal Darcy Lefebvre

Comment les FAC en sont-elles arrivées là?

Il est difficile de savoir exactement pourquoi et à quel moment les FAC se sont retrouvées aux prises avec le problème des comportements sexuels dommageables et inappropriés. Comme c’est le cas la plupart du temps lorsqu’un problème est complexe, plusieurs facteurs ont conduit à la présente situation. L’institution s’en est remise à des données partielles qui semblaient indiquer que la situation s’était améliorée avec le temps au sein des FAC et que celles-ci n’étaient plus aux prises avec un problème grave. Il s’agissait entre autres de données recueillies à l’aide de sondages sur le climat qui régnait au sein des unités et de données statistiques sur le taux d’attrition parmi les femmes militaires. À la suite de la parution du rapport de madame Deschamps, nous nous sommes rendu compte que l’analyse qui avait été faite des données était insuffisante. En d’autres mots, nous n’étions pas pleinement conscients de la situation et de son incidence.

De plus, l’institution et ses chefs ont en quelque sorte fait la sourde oreille à l’égard des cas d’inconduite sexuelle et ont interprété une situation qu’ils voyaient à travers un prisme qui leur donnait parfois une idée faussée de la réalité sur le terrain. À mon avis, ils n’ont pas agi ainsi de manière intentionnelle ou à des fins de manipulation; toutefois, les conséquences n’en sont pas moins dommageables pour l’organisation en général, et plus particulièrement pour ses membres.

Finalement, rien ne se produit dans le vide. Les 20 années qui se sont écoulées entre le début des années 1990 et le début des années 2010, qui ont été marquées par une suite ininterrompue d’engagements dans la région des Balkans et en Afghanistan, comptent parmi les plus intenses de l’histoire militaire canadienne contemporaine sur le plan opérationnel. Cette période a été la source de changements profonds dans notre façon de penser, d’organiser nos activités et d’exercer nos fonctions, changements que nous cherchons toujours à débrouiller et à codifier. La priorité était d’ordre opérationnel, comme cela se doit durant les périodes d’une telle intensité. Dans le contexte du changement généralisé qui s’opérait, nous n’avons pas accordé à certains des impératifs non opérationnels toute l’attention que nous leur aurions accordée ou que nous aurions dû leur accorder s’il en avait été autrement.

Ce qui est évident et qui importe le plus est que le problème des comportements sexuels dommageables et inappropriés dans les Forces armées canadiennes a échappé à l’institution pendant une période beaucoup trop longue et qu’il doit être résolu rapidement, avec détermination et définitivement, ce à quoi les FAC se sont engagées et par quoi elles seront légitimement jugées, à mesure qu’elles progressent. Nous ne réglerons pas le problème en diffusant des ordres ou des décrets et nous n’imposerons pas un changement durable unilatéralement de haut en bas. Les changements comportementaux et attitudinaux exigés des FAC doivent être portés par tous les militaires. L’expression bien connue « ça nous concerne tous » ne pourrait être plus pertinente dans les circonstances.

Cela ne veut pas dire du tout que l’ensemble ou la plupart des membres des Forces armées canadiennes sont coupables d’avoir des idées ou des comportements inconvenants. Ce n’est absolument pas le cas. Nous sommes convaincus que les militaires qui commettent des actes constituant du harcèlement sexuel ou une agression sexuelle contre un autre militaire ne représentent qu’une faible minorité. Toutefois, ce sont les membres des FAC, à titre individuel et pris dans leur ensemble, qui façonnent le milieu dans lequel de tels actes sont commis. Madame Deschamps a mentionné l’existence généralisée d’une « culture de la sexualisation » à la base de notre institution. Peu importe l’étiquette qu’on donne à ces actes, la réalité est que le climat de sexualisation doit changer. Un tel changement nécessitera la collaboration de tous.

S’il y a une leçon à retenir de notre histoire récente, c’est que les approches adoptées précédemment pour résoudre le problème n’ont pas été efficaces ou assez efficaces. Nous avons eu tendance à vouloir changer les comportements à court terme plutôt qu’à aspirer au changement d’attitude durable requis pour modifier la culture de façon permanente. Dès que nous avons diminué ou détourné l’attention que nous portions au problème, les comportements et les attitudes du passé sont généralement réapparus.

À cette façon de voir ponctuelle, s’est ajoutée l’absence d’évaluations systémiques des résultats précis et des changements globaux souhaités. Les responsables ont établi et mis en œuvre des programmes de formation et d’éducation sur les comportements sexuels dommageables et inappropriés. Ils espéraient que ces programmes donneraient les résultats voulus. Malheureusement, les résultats obtenus n’ayant pas été systématiquement mesurés, les responsables n’ont pas eu la possibilité de vérifier si le changement voulu dans les comportements et les attitudes s’était véritablement opéré au sein de l’institution ni de corriger le tir pour produire ce changement.

Enfin, l’approche adoptée par les FAC pour régler le problème des comportements sexuels dommageables et inappropriés a toujours été présentée comme étant une priorité organisationnelle ou ministérielle. Pour la plupart des organismes, l’adoption d’une telle approche est un choix judicieux. Toutefois, pour une force militaire professionnelle dont les efforts devaient être entièrement dirigés vers les opérations, une telle approche s’est avérée peu efficace dans l’ensemble. Aux yeux de bon nombre de militaires, si ce n’est pas de la plupart, l’approche adoptée reléguait le problème au second plan. Personne n’a fait valoir avec une assez grande force que la résolution du problème, le respect de l’éthos militaire et le maintien de l’excellence opérationnelle au sein des FAC sont directement liés. Les militaires ont été laissés à eux-mêmes pour comprendre le lien qui existe entre tous ces aspects et ont dû tirer leurs propres conclusions relativement à l’importance d’éradiquer le fléau des comportements sexuels dommageables et inappropriés dans le milieu de travail.

Nous ne pouvons pas continuer de commettre les erreurs du passé si nous voulons parvenir à rompre le cycle des comportements inconvenants et à transformer durablement les comportements et les attitudes.

Rapport d’étape des Forces armées canadiennes sur la lutte contre les comportements sexuels inappropriés.

Photo du MDN

L’opération HONOUR

J’ai lancé en août dernier l’opération HONOUR, une entreprise de grande portée qui allait permettre aux Forces armées canadiennes de régler le problème des comportements sexuels dommageables et inappropriés qui existe dans leurs rangs. J’ai adopté une telle approche pour une raison bien simple : il n’est pas question que les opérations des FAC se soldent par un échec. Nous l’avons prouvé en Croatie, en Bosnie, en Afghanistan et dans une myriade d’autres théâtres d’opérations, tout au long de notre histoire contemporaine, et nous sommes en train de le prouver en Iraq et ailleurs de nos jours.

La mise en œuvre des dix recommandations du rapport Deschamps publié au printemps de 2015 est l’un des éléments importants à s’inscrire dans l’opération HONOUR. L’opération ne porte pas uniquement sur l’application des recommandations, bien que celle-ci en constitue la part la plus importante.

Le lancement de l’opération HONOUR constituait une réaffirmation sans équivoque des attentes de l’institution par rapport aux comportements et aux attitudes que tous les membres des FAC doivent avoir à l’égard des comportements sexuels dommageables et inappropriés. J’ai communiqué cette information de la manière la plus claire possible à mes commandants supérieurs peu après mon affectation au poste de CEMD, et ceux-ci n’ont pas tardé à la transmettre aux commandants dont ils ont la responsabilité. Par conséquent, tous les membres des FAC, y compris ceux qui sont affectés à une opération à l’étranger, se sont fait rappeler les attentes par rapport à leurs comportements et à leurs attitudes, peu importe la situation ou le contexte.

Les chefs des Forces armées canadiennes ont été informés de leurs responsabilités de façon précise, à tous les niveaux, parce que cette fois, le problème ne pourra être résolu que s’ils se mobilisent pleinement pour assurer un solide leadership. Les commandants de l’ensemble des FAC se sont fait rappeler qu’ils doivent faire preuve de la vigilance requise pour détecter les cas de conduite sexuelle dommageable et inappropriée, et de l’assiduité nécessaire pour intervenir avec détermination auprès des victimes, des auteurs des actes inconvenants et des complices. Le message a été répété à plusieurs reprises à tous les autres membres des FAC, y compris ceux qui pourraient avoir été peu soucieux, avant le lancement de l’opération HONOUR, des attentes des FAC relativement au harcèlement sexuel et aux agressions sexuelles.

La nécessité de toujours traiter les victimes avec compassion et de prendre les moyens requis pour les empêcher de se retrouver dans des situations ou dans un milieu propices aux comportements inconvenants lorsqu’elles viennent d’être l’objet d’un comportement inapproprié ou d’un crime constituait un élément central du message transmis aux militaires. Il faut non seulement que les plaintes soient traitées rapidement et fermement, et les victimes, avec compassion, mais également que notre personnel sache que c’est le cas. En outre, le personnel doit être persuadé que les mécanismes en place garantissent l’établissement de la justice et la protection de chacun, par la déclaration des cas, la tenue d’enquêtes et le prononcé de jugements.

L’opération HONOUR se distingue entre autres par l’accent mis sur les besoins des victimes, qui constitue le point de départ des mesures prises par les FAC en réponse aux comportements sexuels dommageables et inappropriés. J’ai indiqué clairement aux chefs des FAC que la priorité est d’offrir aux victimes de harcèlement sexuel et d’agression sexuelle le soutien adapté et efficace auquel elles peuvent s’attendre, car nous avons la responsabilité absolue de prendre soin de notre personnel. Ce message a été transmis à la chaîne de commandement des FAC, et les chefs ont reçu l’ordre d’être particulièrement attentifs aux besoins des victimes et d’y répondre. J’ai ordonné aux commandants et aux responsables des mécanismes en place pour soutenir les victimes de revoir leurs pratiques et méthodes afin d’améliorer la portée, la qualité, l’accessibilité et la transparence des services offerts. Les victimes doivent être au centre de nos préoccupations!

Photo du MDN SW2015-0156-07, par le caporal Jennifer Chiasson

Le lieutenant-général Christine Whitecross, chef du personnel militaire et commandant de l’Équipe d’intervention stratégique des FAC sur l’inconduite sexuelle s’adresse aux membres sur la question de l’inconduite sexuelle à la BFC Shearwater, en Nouvelle-Écosse, le 9 juin 2015.

J’ai également ordonné que soit établi le tout premier centre de soutien indépendant spécialisé dont l’unique mandat est d’aider les membres des FAC qui ont subi un préjudice dans une situation de harcèlement sexuel ou d’agression sexuelle, soit le Centre d’intervention sur l’inconduite sexuelle (CIIS). La création du CIIS correspond à une recommandation centrale du rapport Deschamps. L’autonomie par rapport à la chaîne de commandement est l’un des principes à la base de l’établissement du Centre, qui offre donc aux victimes une solution qu’elles ne peuvent trouver ailleurs. Par exemple, le CIIS permet aux membres des FAC de demander de l’information ou du soutien sans que leur démarche déclenche automatiquement l’établissement d’un rapport officiel, puis la tenue d’une enquête et le début d’un processus judiciaire. Madame Deschamps, à l’instar d’anciens militaires et de militaires en service actif, a indiqué que le déclenchement automatique du processus de suivi constituait un obstacle important pour les membres des FAC qui souhaitent obtenir de l’information ou du soutien sans nécessairement aller plus loin.

À l’heure actuelle, le CIIS n’offre que des services de base aux membres des FAC, mais ce compromis nous a permis d’établir le centre en un temps record. Le mandat du CIIS et la portée des services offerts s’élargiront considérablement au fil du temps; le Centre en viendra à offrir des services complets et à orienter la mise en place des éléments essentiels des mécanismes établis par les FAC pour prévenir les cas de conduite sexuelle dommageable et inappropriée, comme l’élaboration de politiques et de programmes de formation.

L’Équipe d’intervention stratégique des Forces armées canadiennes sur l’inconduite sexuelle (EISF-IS) est une autre nouvelle structure spécialisée dont le mandat porte entièrement sur l’intervention des FAC. Établie juste avant la publication du rapport Deschamps, l’Équipe a un mandat double : (1) coordonner tous les éléments des mesures prises par les Forces armées canadiennes pour résoudre le problème et (2) élaborer et mettre en œuvre des éléments de solution s’appliquant à l’ensemble des FAC, comme la modernisation de politiques et de programmes de formation, de même que la mise en place de mécanismes permettant de mesurer le rendement institutionnel. Jusqu’ici, il n’y a jamais eu au sein de l’armée canadienne de groupe qui, à l’instar du CIIS, se consacre entièrement à la résolution du problème des comportements sexuels dommageables et inappropriés. Bien qu’elle exerce des fonctions qui sont loin d’être aussi visibles que celles du CIIS, l’EISF-IS joue un rôle crucial.

Des experts de l’extérieur seront appelés à mettre leur expérience au service de nombreux éléments de l’opération HONOUR, lorsqu’il s’agira de moderniser les politiques et programmes de formation et de conseiller les organismes et les chefs qui participent à l’entreprise. Dans le passé, les mesures qu’ont prises les FAC pour régler ce problème étaient disjointes. Étant donné qu’il s’agit d’un problème d’ordre sociétal qui subsiste depuis longtemps et qui a tendance à évoluer, il est devenu évident qu’une solution émanant uniquement des FAC ne permettrait pas d’instaurer le changement durable souhaité. L’institution a donc fait appel à des chercheurs, à des universitaires, à des professionnels de la santé et à des observateurs respectés pour comprendre leurs points de vue, dont elle tiendra compte dans la mise en œuvre de diverses mesures d’intervention des FAC.

Un technicien et une technicienne d’armes installent un projectile d’exercice guidé par laser sur un chasseur CF18 « Hornet ».

Photo du MDN IS2013-2001-032, par le caporal-chef Marc-André Gaudreault

La responsabilité à l’égard de la mesure du rendement compte parmi les éléments les plus importants de l’opération HONOUR et de l’intervention des Forces armées canadiennes à l’égard des comportements sexuels dommageables et inappropriés. Comme je l’ai déjà mentionné, l’absence d’évaluations des résultats structurées et régulières constitue l’une des failles de l’approche adoptée dans le passé pour résoudre le problème. L’approche du « vol autonome après le lancement » fonctionne bien pour les missiles, mais elle n’a pas permis d’obtenir des résultats durables dans le cas de la prévention du harcèlement et des agressions, même si on avait cru le contraire, les projets et les actions ayant été mis en œuvre avec assiduité par des personnes bien intentionnées.

La transformation de la culture organisationnelle dépend non seulement du changement amorcé, mais aussi de la façon dont les intervenants concernés (à l’intérieur et à l’extérieur) réagissent à ce changement. Ceux-ci doivent d’abord se rendre compte du changement, puis le comprendre, y croire à un moment donné et, enfin, en porter la responsabilité pour faciliter l’instauration et l’enracinement d’un changement global. Pour adhérer ainsi à un projet qui suscite au départ un grand scepticisme, il faut avoir des preuves tangibles que le changement qui s’opère est positif et qu’il continuera de l’être. Il est donc essentiel de démontrer que l’opération HONOUR permettra de résoudre le problème des comportements sexuels dommageables et inappropriés dans les FAC si nous voulons faire accepter le changement et en obtenir des résultats durables.

C’est la raison pour laquelle les FAC ont décidé d’ajouter aux mécanismes déjà en place des mesures systémiques d’évaluation du rendement et des résultats qui s’inscrivent dans divers éléments de l’opération HONOUR. L’un des principaux outils d’évaluation institutionnelle est le sondage mené à l’échelle des FAC et spécialement conçu pour évaluer les attitudes et les comportements des militaires à l’égard du problème des comportements sexuels dommageables et inappropriés. Statistique Canada ayant acquis une expérience de premier ordre dans la recherche sur l’opinion publique au sein de grandes organisations et étant en mesure de garantir la confidentialité absolue des réponses des participants, les FAC lui ont demandé de mener le sondage, auquel auront participé des membres de la Force régulière et de la Force de réserve en avril et en mai. Il s’agit du premier sondage jamais mené dans l’ensemble des FAC à ne porter que sur le sujet des comportements sexuels dommageables et inappropriés. Il sera mené à intervalles réguliers et permettra aux FAC d’évaluer les progrès accomplis dans le remaniement de la culture organisationnelle.

Des membres d’équipage du NCSM « Summerside » et des techniciens de Recherche et développement pour la défense Canada (RDDC) suivent un véhicule sous-marin autonome IVER2 dans un canot pneumatique à Sydney, en Nouvelle-Écosse, pendant l’exercice « Frontier Sentinel ».

Photo du MDN IS2012-2002-40, par le caporal-chef Marc-André Gaudreault

Le projet de Statistique Canada sera renforcé par la mise en œuvre aux niveaux les plus bas de l’institution d’un éventail de mesures d’évaluation quantitative et qualitative des résultats se rapportant à des éléments précis de l’opération HONOUR. La conjugaison des moyens utilisés nous permettra de nous faire une idée assez complète des progrès accomplis au cours de l’opération.

Finalement, ce ne sera ni mes commandants supérieurs ni moi qui déciderons si l’opération HONOUR a été un succès. En effet, il reviendra à l’ensemble des membres des FAC d’en juger. Ils décideront si leur milieu est devenu moins permissif à l’égard des comportements inappropriés et si un véritable changement s’opère ou s’est produit par rapport aux attitudes et aux comportements. Les membres des FAC appartenant à la base seront les arbitres qui trancheront sur l’efficacité des mesures prises; il importe donc que l’organisation s’informe systématiquement de leur opinion, afin d’évaluer les effets du changement engendré par l’opération HONOUR, à mesure qu’ils se font sentir.

Enfin, j’ai largement publicisé la façon dont j’envisage l’intervention des FAC à l’égard des comportements sexuels dommageables et inappropriés dans le cadre de l’opération HONOUR. J’ai décidé d’agir ainsi afin de bien faire comprendre la gravité de la situation et l’incidence que le problème pourrait avoir sur la capacité des FAC de toujours atteindre l’excellence dans leurs opérations. J’ai établi les grandes lignes de ma position durant la cérémonie au cours de laquelle j’ai accepté le commandement – ma première prise de position à titre de chef d’état-major de la défense. En outre, j’ai demandé que le lancement de l’opération HONOUR soit publicisé le plus possible, car je voulais faire connaître l’intention des FAC aux intervenants tant de l’intérieur que de l’extérieur. Le principe de la transparence a été fermement établi par l’ordre d’opération diffusé pour l’opération HONOUR; cette mesure mettait en évidence l’importance de ne rien cacher au cours de l’opération. Finalement, je me suis engagé à produire régulièrement, aux six mois, des rapports faisant état des progrès accomplis. Le premier a été communiqué le 1er février de cette année aux membres des FAC et aux intervenants de l’extérieur, dont les médias intéressés. Dans le rapport, les explications ne dissimulaient rien, allaient droit au but et soulignaient les progrès déjà accomplis et les domaines nécessitant une attention particulière.

Nous vivons et travaillons à une époque marquée par les turbulences et l’imprévisibilité, et les Forces armées canadiennes réorientent constamment leurs activités de façon à pouvoir faire face aux nouvelles menaces et à pouvoir obéir aux nouveaux impératifs. Cette réalité est propre à la profession des armes. Toutefois, nous ne devons pas, tout aussi occupés que nous puissions être à composer avec cette réalité, nous laisser distraire des problèmes ayant une incidence profonde sur l’essence même des FAC et sur leur raison d’être. Si dans le passé nos préoccupations nous ont empêchés de faire preuve de toute la persévérance, l’endurance ou la détermination voulue pour résoudre le problème, l’approche très publicisée adoptée cette fois nous forcera à travailler d’arrache-pied jusqu’à ce que nous ayons prouvé que nous sommes parvenus à instaurer le changement de culture durable auquel nous aspirons.

Un homme et une femme membres de l’Armée durant un exercice de tir réel dans le cadre de l’opération « Reassurance ».

Photo du MDN RP001-2015-0024-010, par le caporal Nathan Moulton

Les progrès accomplis jusqu’ici

L’instauration d’un changement culturel est une entreprise de longue haleine; elle représente l’une des tâches les plus difficiles qu’une organisation puisse entreprendre sur le plan du leadership, plus particulièrement lorsque l’organisation est aussi ancrée dans les traditions que le sont les Forces armées canadiennes. Il faut du temps pour amener le changement et insuffler le désir d’y adhérer; les panacées et les solutions miracles n’existent pas.

L’opération HONOUR ayant fait l’objet d’une médiatisation importante, je me fais souvent demander quels progrès nous avons accomplis jusqu’ici et si notre organisation parviendra à faire ce qu’elle entend faire alors qu’elle a échoué dans le passé. Ma réponse est que nous sommes bien partis, même si nous n’en sommes qu’au début. Durant le printemps et l’été de l’année dernière, d’aucuns doutaient très fort de notre volonté – et de notre capacité – de résoudre le problème des comportements sexuels dommageables et inappropriés. Le climat change, bien qu’il reste une bonne dose de scepticisme qui disparaîtra seulement lorsque nous aurons prouvé hors de tout doute que nous avons bel et bien instauré le changement durable souhaité. Les membres des FAC, y compris ceux qui occupent un poste subalterne, me disent qu’ils sont de plus en plus nombreux à être sensibilisés au problème. Il semble y avoir un espoir grandissant que cette fois sera la bonne. Je perçois déjà des changements dans les comportements de nos militaires, et les membres de la chaîne de commandement me disent qu’ils ont également observé de tels changements. Le contraste est marqué entre la perception générale d’il y a six mois et le sentiment actuel.

Une enseigne de vaisseau de 2e classe relève un point de navigation sur le pont du NCSM « Nanaimo » durant l’opération « Nanook ».

Photo du MDN ET2015-5502-06, par le matelot de 1re classe Ogle Henry

Nous pouvons aussi observer les tout premiers signes d’une vigilance accrue parmi les chefs à l’égard du problème, et de leur promptitude à intervenir fermement lorsqu’un cas d’inconduite sexuelle se produit. Certaines personnes ont dû rendre des comptes; la chaîne de commandement a pris les mesures qui s’imposaient, et certains ont perdu leur poste de commandement. Nous avons récemment adopté des méthodes qui nous permettront plus sûrement qu’auparavant de cerner et de suivre les tendances relatives aux réactions de la chaîne de commandement en cas de conduite sexuelle dommageable et inappropriée, et nous disposerons très bientôt de l’information dont nous avons besoin pour nous faire une idée assez exacte des résultats obtenus.

Bien que les progrès accomplis soient fort encourageants, je souhaite vivement voir des résultats concrets, tout comme nos intervenants. Les données recueillies par Statistique Canada à l’aide du sondage, de même que l’évaluation connexe du rendement effectuée dans l’ensemble de l’institution, nous permettront de mieux comprendre où nous nous situons et où nous nous dirigeons.

L’opération HONOUR a donné lieu à une grande activité, ce qui est également une bonne chose. La modernisation des politiques mise en relief dans le rapport Deschamps en est à une étape avancée, et une version provisoire complète tenant compte de la réalité du milieu des FAC sera prête pour approbation au cours de l’été. Le document renfermera une terminologie à jour et des définitions essentielles, comme l’a demandé madame Deschamps.

Nous avons récemment effectué une vérification complète du contenu des programmes d’instruction et d’éducation des Forces armées canadiennes, et nous procédons actuellement à la modernisation de tous les programmes d’études connexes. Nous avons donc entrepris d’élaborer un certain nombre de modules et d’outils pour l’instruction, qui devraient être utilisés à compter de cet été. L’objectif est de faire suivre à tous les membres des FAC une formation actualisée, pertinente et marquante sur les comportements dommageables et inappropriés, tout au long de leur carrière. Les rapports évolutifs que nous avons établis avec des experts de l’extérieur dans le cadre de partenariats et de consultations ont grandement influé sur l’orientation des progrès réalisés sur le front des politiques et des programmes d’instruction et d’éducation.

Nous pouvons toutefois légitimement nous demander si les progrès s’accomplissent assez rapidement et s’ils provoqueront le changement de culture souhaité. Les tâches, les échéances et les objectifs définis dans le cadre de l’opération HONOUR nous aideront à en juger et à prendre les mesures qui s’imposent, selon le cas, mais la réaction de nos militaires demeurera le véritable indicateur de l’étendue de notre succès, tout au long de notre entreprise.

Cela dit, il reste encore énormément de travail à faire – beaucoup plus que ce qui a été réalisé jusqu’ici. De nouveaux cas d’inconduite sexuelle surviennent, et il est fort probable que certaines des victimes ne se soient pas manifestées parce qu’elles ne font pas entièrement confiance aux mécanismes en place pour le traitement des plaintes, à la structure de la police militaire, au système de justice militaire ou à la chaîne de commandement, quand ce n’est pas à plusieurs de ces éléments. Cette réalité demeure inacceptable.

Certains ont émis des réserves à l’égard de l’objectif que j’ai établi pour l’opération HONOUR, soit d’éliminer les comportements sexuels dommageables et inappropriés. Ils craignent qu’un tel objectif soit irréaliste, mais je ne peux pas accepter de le changer et je n’en ai nullement l’intention. Les Forces armées canadiennes de demain et de l’avenir lointain devront prendre soin de leurs membres et veiller à leur bien-être. Elles doivent être un employeur de choix, malgré les risques auxquels sont exposés leurs membres. Les Forces armées canadiennes doivent être respectées non seulement pour ce qu’elles accomplissent, mais aussi pour ce qu’elles sont et pour ce qu’elles représentent. Cet idéal ne peut se réaliser que si nous tendons nos efforts avec assiduité vers les plus hautes aspirations, pour former une institution dont l’intégrité est préservée. La pierre angulaire d’une telle institution est la création d’un milieu professionnel favorisant le travail dans le respect de la dignité et des personnes.

Une arrimeuse effectue une vérification prévol du poste de pilotage d’un avion CC130J « Hercules ».

Photo du MDN TN2013-0060-25, par le caporal Owen W. Budge

Le rôle des simples témoins

Edmund Burke a dit : « Pour triompher, le mal n’a besoin que de l’inaction des gens de bien ». Les Forces armées canadiennes n’accepteront pas que leurs membres se montrent indifférents à l’égard du problème de l’inconduite sexuelle ou qu’ils ferment les yeux. Les personnes qui se contentent d’être de simples témoins contribuent à part entière à la création d’un milieu favorable au harcèlement sexuel et aux agressions sexuelles, aussi inconscientes qu’elles puissent être du rôle qu’elles jouent. Ces personnes doivent donc être au cœur du changement comportemental et attitudinal qui favorisera la mise en place d’un milieu où l’inconduite sexuelle n’aura plus sa place. Bien sûr, il faut du courage pour affronter ses amis et collègues lorsqu’ils se conduisent d’une manière inconvenante, plus particulièrement lorsque leur conduite pourrait sembler être inoffensive ou ne pas porter à conséquence. Toutefois, il est essentiel que les membres des Forces armées canadiennes opposent leur résistance à toute forme de comportement sexuel dommageable et inapproprié, pour des raisons d’ordre moral et parce qu’ils doivent établir et conserver entre eux et envers leurs chefs l’unité et la confiance qui sont le fondement d’une force militaire professionnelle. Cela signifie qu’ils doivent intervenir lorsqu’ils entendent une blague ou un commentaire déplacé ou douteux, ou lorsque quelqu’un fait un geste déplacé ou se livre à des attouchements. Pécher par omission peut être aussi dommageable, sinon plus, que pécher par ses actions.

Tous les membres des FAC ont une responsabilité à l’égard de la culture et de la réputation de notre institution, et du milieu dans lequel évoluent ceux et celles qui la constituent. Les personnes qui entendent parler de cas d’atteinte à la dignité ou d’exploitation d’une personne, qui en sont témoins ou qui en sont d’une manière ou d’une autre informées doivent avoir le courage moral d’intervenir. L’inaction affaiblit les FAC et jette une ombre sur l’histoire et les traditions nobles de l’institution. Aucun militaire ne peut ni ne doit rester indifférent.

Photo du MDN IS01-2015-0007-040, par le sergent Yannick Bédard

L’honorable Harjit S. Sajjan, ministre de la Défense nationale, remet des médailles aux membres de la COMFOSCAN lors d’une visite en Irak, le 21 décembre 2015.

Conclusion

Comme l’a dit l’immortel Jean-Christian Fauvet, « Ne pas vouloir changer en mieux, c’est risquer de devoir changer en pire ». Le changement qui nous conduit à la création d’une culture favorable à un milieu professionnel offrant à chacun la dignité et le respect est tout aussi nécessaire qu’inévitable. Quiconque risque tout pour défendre son pays et ses valeurs y a droit. Ce changement est crucial si nous voulons assurer notre succès en tant que force de combat de première classe. Comme toutes nos opérations, l’opération HONOUR sera réussie.