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Revue militaire canadienne, [Vol. 21, No 4, automne 2021]
Opinions

Photo du MDN par le caporal Jay Naples

Le capitaine Tom Marks pilote un hélicoptère CH-146 Griffon dans la région de Kamloops au cours de l’opération LENTUS, le 21 juillet 2021.

Dans le numéro d’été 2021 de la Revue militaire canadienne, l’adjudant (Adj) Ian Daniels exprime son point de vue sur le rôle de l’armée canadienne. Il soutient, dans son article L’esprit du guerrier, que les militaires canadiens devraient se consacrer uniquement à gagner les guerres justifiées du Canada. En effet, l’Adj Daniels estime que les autres conflits ne cadrent pas avec les compétences propres aux soldats, soit de se rapprocher de l’ennemi et de le détruire. Les opérations hors guerre (OHG) en tant que missions relèvent selon lui d’une idéologie qui entre en contradiction avec les instincts du soldat. Il avance qu’il est difficile pour les militaires d’adapter leurs rôles de combat aux réalités des opérations de paix et que, pour cette raison, on devrait faire appel à l’armée canadienne seulement face au type de conflit le plus violent du spectre, soit la guerre.

À première vue, cette affirmation paraît sensée, et l’on peut comprendre le sentiment qui la sous-tend. Un spécialiste pleinement qualifié du sauvetage en cas d’incendie pourrait certainement devenir blasé à force d’être constamment appelé à secourir des animaux de compagnie au sommet des arbres sans aucun feu en vue. Il est généralement admis dans le monde du travail que tout professionnel devrait occuper un emploi relié à sa profession, et qu’il ne devrait pas « entreprendre un travail pour lequel il n’a pas la compétence du fait de sa formation et de son expérienceNote de bas de page 1. » Le service militaire canadien est considéré comme une profession collective qui relève du gouvernement du Canada, avec toutes les caractéristiques et les responsabilités qui s’y rattachentNote de bas de page 2. Sachant cela, cette approche professionnelle largement reconnue sur laquelle on se base pour accepter ou non une tâche ne devrait-elle pas s’appliquer également aux soldats?

La réponse à cette question n’est pas si simple. Les Forces armées canadiennes (FAC) servent les citoyens et les citoyennes dans le cadre d’objectifs assignés par le gouvernement canadien dans l’intérêt de la nation. En effet, le rôle des FAC est généralement d’« employer la force ou de menacer de l’employer en vue de la réalisation des intérêts du paysNote de bas de page 3 ». De plus, le gouvernement exprime clairement le rôle des FAC dans sa politique de défense de 2017, Protection, Sécurité, Engagement, au moyen de huit missions principales, quatre opérations simultanées et neuf déploiements possiblesNote de bas de page 4. Or, notons que la majorité de ces objectifs requièrent la poursuite d’OHG. En outre, la Loi sur la défense nationale stipule clairement que « [l]a force régulière, ses unités et autres éléments, ainsi que tous ses officiers et militaires du rang, sont en permanence soumis à l’obligation de service légitimeNote de bas de page 5 ». Ainsi, bien que le service dans les FAC soit une profession, les membres des FAC sont contraints par la Loi sur la défense nationale d’exécuter tous les ordres légitimes dans l’exercice de leurs fonctions. Ils ne peuvent utiliser leur pouvoir discrétionnaire de refuser des objectifs assignés que si ces derniers sont manifestement illégitimes. Dans les faits, cela signifie que les FAC acceptent tous les objectifs que le gouvernement fédéral leur attribue, sous réserve d’atténuation par des conseils militaires. Les forces canadiennes sont donc mobilisées dans un large éventail d’activités de sécurité, et ce, dans l’intérêt national.

D’autres facteurs vont à l’encontre du recours aux FAC uniquement pour la guerre. Par exemple, du point de vue de l’optimisation des ressources, il semble très inefficace de dépenser le budget actuel de la Défense nationale (environ 21,9 milliards de dollars par anNote de bas de page 6) pour ne faire appel aux FAC que lors de la prochaine menace existentielle contre le Canada ou contre l’un de ses alliés de l’OTAN en vertu de l’Article 5 concernant la défense collective. La dernière menace existentielle contre le Canada fut en 1939 et contre un allié, en 2001. On peut certainement dire que la défense avancée du Canada en Europe durant la Guerre froide a servi les intérêts nationaux du Canada autant que les déploiements militaires actuels en Estonie, en Lettonie et en Ukraine. Et pour le moment, dans aucun de ces pays la situation ne s’est transformée en guerre chaude.

L’un des arguments avancés dans L’esprit du guerrier est que les OHG, y compris les opérations de maintien de la paix, vont à l’encontre de l’instinct du soldat de se rapprocher de l’ennemi et de le détruire, soit le rôle officiel de l’infanterie. Il est vrai que les OHG sont généralement plus exigeantes sur le plan cognitif que la guerre. Souvent, les combattants de la partie adverse ne portent pas d’uniforme et se cachent parmi les membres de la population, ce qui augmente le risque de pertes civiles collatérales et rend plus difficile de découvrir, d’isoler, de fixer et de frapper l’ennemi. Pour ajouter à cette complexité, les OHG font appel à des règles d’engagement variées et souvent restrictives, adaptées au contexte de la menace et à la nature de la mission. À titre d’exemple, les missions de « maintien de la paix » relevant du chapitre VI de la Charte des Nations Unies obéissent à des règles d’engagement plus restrictives que les missions de « rétablissement de la paix » du chapitre VII. Or, les défis augmentent considérablement lorsque le recours à la force par les belligérants passe soudainement de conditions relevant du chapitre VI à des conditions relevant du chapitre VII, créant ainsi un besoin de changement rapide du dispositif, du mandat et des règles d’engagement des forces des Nations Unies. La nécessité de basculer rapidement et avec agilité entre les différents mandats et règles d’engagement est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les missions des Nations Unies dans les années 1990 ont posé autant de défis.

Photo du MDN par le caporal Rachael Allen

Des soldats du 3e Bataillon, Princess Patricia’s Canadian Light Infantry, font la chaîne pour ajouter des sacs de sable à un mur dans le cadre de l’opération LENTUS à Marsh Lake, au Yukon, le 11 juillet 2021.

L’opération HARMONY et les opérations du groupement tactique (GT) du 2e Bataillon, Princess Patricia’s Canadian Light Infantry (2 PPCLI) de septembre 1993, dans la région de la poche de Medak, sont sans doute celles qui témoignent le mieux de ces difficultés. Au beau milieu d’une mission relevant du chapitre VI de la Charte, la situation s’est promptement intensifiée et les belligérants sont passés à des opérations de combat complètes. Ce changement brusque a nécessité une transition rapide vers des règles d’engagement propres au chapitre VII, pour ainsi permettre au GT 2 PPCLI de remplir sa nouvelle mission : mettre fin au combat des belligérants et les ramener derrière les lignes de front. Le GT du lieutenant-colonel Calvin, malgré l’absence de directives de la part des Nations Unies, a pris l’initiative de faire ce qu’il fallait pour mettre fin au « nettoyage ethnique » des civils serbes par les Croates dans la région de Medak. Le rendement au combat du GT 2 PPCLI a été tout simplement exemplaire. Or, les exigences des élections canadiennes de l’époque ont empêché, pendant de nombreuses années, que cette opération militaire exceptionnelle soit reconnue, ce qui a contribué au préjudice moral et psychologique subi par les soldats du GT 2 PPCLINote de bas de page 7. Cette mission visée par le chapitre VI de la Charte a causé un tel dommage, non pas parce qu’il s’agissait du premier combat d’envergure depuis la participation du Canada à la guerre de Corée, mais bien parce que, pendant trop longtemps, le gouvernement n’a pas reconnu les actions héroïques du GT 2 PPCLI. Par ailleurs, c’est l’instruction exhaustive et réaliste au combat avec tirs réels du 2 PPCLI avant le déploiement, combinée à une approche de commandement et de leadership fondée sur l’intention dans le théâtre, qui a été la clé de leur succès dans la poche de MedakNote de bas de page 8.

Les soldats professionnels sont formés pour remplir le rôle principal que leur confère leur profession, et l’instruction qu’ils reçoivent est à juste titre axée sur l’extrémité la plus à droite du spectre des conflits : le combat. Avant de prendre part à des OHG, ou lors de ces opérations, les soldats doivent être formés aux tactiques, techniques et procédures propres à la mission dans le théâtre, ce qui comprend les règles d’engagement. Par conséquent, l’instinct du soldat n’est pas systématiquement de se rapprocher de l’ennemi et de le détruire; l’instinct du soldat est plutôt dicté par l’instruction qu’il a reçue pour une mission donnée. Comme l’a dit un certain soldat et philosophe grec à propos du rendement sous pression : « Nous ne nous élevons pas au niveau de nos attentes, mais tombons plutôt au niveau de notre formationNote de bas de page 9. » [TCO] Autrement dit, tant que les soldats seront formés pour accomplir leurs tâches, ils les accompliront avec brio, et dans la dure épreuve qu’a été Medak, le GT 2 PPCLI est véritablement tombé au niveau de sa formation. D’ailleurs, le tout premier récit de cette faculté qu’a le soldat canadien à s’adapter en cours d’opération et à tomber au niveau de sa formation est sans doute celui du Corps canadien à Vimy en mars et avril 1917Note de bas de page 10.

Dans L’esprit du guerrier, l’auteur insiste que puisque « les soldats des Forces armées canadiennes sont formés pour devenir des guerriers, il ne fait guère de doute qu’ils sont mieux outillés pour faire la guerre que pour participer à des opérations de maintien de la paix pour lesquelles ils n’ont pas les compétences requises ». Ce raisonnement sous-estime manifestement l’acuité mentale et l’agilité des militaires. Bien qu’ils soient formés au combat, les membres des FAC sont tout à fait capables de fonctionner à bien d’autres niveaux. À vrai dire, le sens du terme « guerrier » est trop étroit pour rendre compte du large éventail de talents de nos militairesNote de bas de page 11. Ces derniers sont capables de bien plus que le combat. Il serait plus juste de dire que nos marins, nos soldats, nos aviateurs et nos spécialistes des forces spéciales sont tous et toutes capables de mener des opérations dans l’ensemble du spectre. En effet, la majeure partie de la carrière d’un militaire est consacrée à l’accomplissement de diverses formes de service militaire qui dépassent le cadre des opérations, et à plus forte raison celui des opérations de combat. Tout récemment, les FAC ont offert leur soutien dans les établissements de soins de longue durée aux prises avec la pandémie de COVID-19, et ont contribué au déploiement des vaccins. Ils ont également été présents pour la population canadienne pendant ces événements : la crise du verglas de 1998, les inondations causées par les crues de la rivière Rouge en 1997 et en 2009, l’ouragan Juan en 2003, la tempête de neige à Toronto en 1999 ainsi que les Jeux olympiques de Vancouver et le Sommet du G8 en 2010. Bien que bon nombre de ces opérations n’ont rien à voir avec le combat, elles rappellent aux Canadiens et aux Canadiennes l’excellent calibre des militaires, et leur montrent que ces derniers répondent présents dans les pires circonstances pour venir en aide à ceux et celles qu’ils servent.

Photo du MDN par le caporal-chef Chris Ward/ET2010-0015-82

Le matelot de 3e classe Aaricka Winlaw monte la garde pour assurer la sécurité du personnel à proximité de l’aire d’atterrissage d’hélicoptères, tandis que deux hélicoptères CH-146 Griffon des Forces canadiennes se préparent à se poser sur le terrain du NCSM Discovery pendant l’opération PODIUM.

Bien que l’on puisse être sensible au désir que porte L’esprit du guerrier d’une approche plus simple du service militaire, l’article en question ne résiste pas à une réflexion plus approfondie. Le simple coût d’une armée qui serait employée uniquement pour écarter la menace de guerre ou défendre notre souveraineté nationale rend ce modèle intenable pour la population canadienne. En effet, pour soutenir ce modèle, nous aurions besoin d’une armée permanente de taille considérable et maintenue à de hauts niveaux de préparation. Qui plus est, s’il arrivait que le gouvernement veuille participer à des OHG, il serait alors dans l’obligation de mettre sur pied une autre organisation de sécurité, et ce, à grands frais. En outre, le point de vue véhiculé dans L’esprit du guerrier sous-estime la capacité de nos militaires, hommes et femmes, à faire preuve d’excellence dans tout un éventail de conflits, de même que les bienfaits qu’une profession aussi riche et diversifiée apporte aux citoyens et aux citoyennes, sans parler de l’honneur qu’elle rend à la nation. Enfin, un tel point de vue néglige le fait que les membres des FAC peuvent aisément s’adapter à un changement de mission, et ce, à très court préavis. La rapidité d’adaptation des FAC est sans contredit l’une de leurs plus grandes forces, et l’on a pu le constater lors des opérations à Medak, véritables témoignages de la polyvalence des membres des FAC et de leurs chefs. En résumé, qui ne s’identifie qu’à un « guerrier » ferait mieux de quitter les forces armées pour poursuivre une carrière de mercenaire et ainsi pouvoir choisir les guerres dans lesquelles il souhaite se battre.

Le lieutenant-colonel (ret) W.G. (Bill) Cummings, CD, est un officier d’infanterie chevronné du Royal Canadian Regiment. Au cours de ses 36 ans de service militaire, il a pris part à des déploiements à Chypre, en Bosnie et en Afghanistan. Bill occupe actuellement un emploi civil en qualité d’officier supérieur d’état-major de Concepts professionnels et développement du leader à l’Académie canadienne de la Défense, à Kingston, en Ontario.

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